Un petit matchup improbable, conséquence de mon séjour new-yorkais, entre Bruce "The Boss" Springsteen, membre du Rock'n'Roll Hall of Fame depuis 1999, et Joël "Bon appétit bien sûr" Robuchon,
cuisinier du siècle (le 20ème) selon le Gault et Millau en 1990.
Points communs: les deux ont à peu près le même âge, un statut iconique dans leurs domaines respectifs (le rock et la gastronomie), leur pic créatif est plutôt derrière eux, mais ils restent sur le
devant de la scène, pour des motifs connus d'eux-seuls mais qu'on peut imaginer être un mélange de divers composants plus ou moins nobles et assez universels pour des artistes (l'amour ou le besoin
des projecteurs, le pognon, le public, la passion, le besoin de créer etc).
Différence:
Le boss est encore authentiquement rocker, je ne suis pas sûr que Robuchon soit encore un cuisinier.
Dans le domaine du rock, on sent très souvent, chez les vieux groupes (Iron Maiden, AC/DC, Kiss, Aerosmith) ou même les plus récents (Muse), que la scène est un passage obligé qu'ils
accomplissent un peu machinalement, sans trop interagir avec le public, en ne changeant jamais la set-list, en jouant 1h40 chrono, etc. Ca peut être un bon concert malgré tout, bien rodé,
spectaculaire, mais ça manque de spontanéité.
Le boss, 60 piges, au Madison Square Garden rempli à ras bord (~30000 personnes), a joué un poil plus de trois heures, après y avoir déjà joué 3 heures la veille. Il a pour la première fois joué en
intégralité l'un de ses meilleurs albums, The River. Lors de la dernière demi-heure, il a interprété à la demande du public (en récupérant des affiches dans la foule) deux classiques du
rock américain (Sweet Soul Music de Conley, et (I can't help) Falling in Love de Presley), qu'il n'avait plus joués depuis une éternité. Il a fait du stage-diving. Il a couru au milieu de
la foule. Il a rajouté des chansons par rapport à ce qui était prévu. En somme, lui et son groupe avaient l'air de s'éclater au moins autant que le public.
Bref, un vrai (très) bon concert de rock, sans pyrotechnie, salle qui tourne, batterie qui vole ou autres fioritures, avec sa part d'impro, unique par rapport au reste de la tournée etc.
Un enthousiasme de rookie malgré 30 ans de carrière. Même sans être un fan absolu, on ne peut qu'applaudir.
Parmi les rockers de premier plan, dans une moindre mesure, je ne connais que Metallica (aussi
abrutis qu'ils soient par
ailleurs) qui agisse un peu comme ça aussi. Ah non, j'oubliais, si on le compte comme un rocker: Ben Harper.
Pendant ce temps-là, au Four Seasons Hotel chez Robuchon, la perte de spontanéïté est beaucoup plus patente.
Peut-être que le fait que ce soit un restaurant d'hôtel de luxe joue un peu, amenant une clientèle de passage, ou friquée plouc qui cherche plus à se montrer avec son blé qu'à vivre une
expérience gastronomique rare (pour exemple, le client de la table à côté, chemise cintrée ouverte et sortie du jean, gomina, sirotant alternativement, au gré de ses envies, un verre de
Diet Coke, une coupe de champagne, et un verre de rouge).
Toutefois, je fus déçu.
Nous avons finalement abandonné l'idée du menu dégustation (qui a baissé de 10 dollars, passant de 310 à 300 avec l'accord mets-vins pour 4 entrées, 2 plats et 2 desserts).
Nous avons opté pour la carte, prenant chacun 3 entrées (un peu dans l'esprit tapas), 1 plat et 1 dessert: quantité correcte pour un bon repas, même si j'aurais pu manger plus. Avec un verre
de vin blanc par personne et 1 bouteille de rouge pour 4, l'addition s'est montée à 225 dollars par tête.
La cuisine correspond au type de cuisine gastronomique que j'apprécie le plus: épurée, à la recherche de simplicité plutôt que de complexité, avec des associations de deux à trois ingrédients tout
au plus. Quand ça marche, comme avec quelques plats au Bernardin où à
Toqué, c'est bluffant - on se dit presque qu'on
pourrait bien faire pareil chez soi tout en se rendant compte qu'en fait pas du tout-, c'est l'extase. Mais ici, à part pour le velouté de châtaigne (Chestnut Veloute with Smoked Cream,
Celeriac and Cardamom), j'ai trouvé qu'il manquait ce X-factor et que simplicité finissait par trop rimer avec simplisme.
La feuille de nem autour de la langoustine (Crispy Langoustine Papillote with Basil Pesto) était un peu grasse, et le pistou trop concentré. Le carpaccio de Saint-Jacques (Fresh Scallop Carpaccio
with Toasted Poppy Seeds) était relativement fade. La caille farcie au foie gras - purée (Free-Range Caramelised Quail Stuffed with Foie Gras, Potato Purée), "signature dish" de Jojo, ainsi
que le fois gras poêlé et compote de coins (Seared foie gras with Quince Compote and Yuzu) étaient excellents mais n'avaient rien de fondamentalement surprenant. On peut en dire de même du tartare
(Steak Tartar with Hand-Cut French Fries): vous me direz qu'il faut être con pour prendre un tartare chez Robuchon, mais je voulais voir s'il revisitait la recette pour en faire quelque chose de
neuf. Non, c'est un tartare "tout bête", ni plus (à part le prix) ni moins (à part la quantité) que celui qu'on peut déguster dans un bon bistrot parisien. Il est vrai qu'aux USA, un bon
tartare voire un tartare tout court se trouve difficilement, mais on n'est pas loin du foutage de gueule. Les "burgers" au contraire ont ce petit côté retravaillé version chic (Beef and Foie Gras
Burgers with Lightly Caramelised Bell Peppers) qui en font un plat joli et sympatoche. Malgré tout, à 40 dollars, on n'est quand même pas très loin non plus du foutage de gueule.
Les desserts sont superbes visuellement, très "techniques" comparativement aux plats, mais ne m'ont pas tourneboulé outre mesure d'un point de vue gustatif: il y avait une dentelle au chocolat
avec une soupe orangée et de la meringue, un soufflé-glace caramel un peu fadasse, et une sorte de mousse au chocolat avec de la feuille d'or pour faire beau.
Culinairement, avec la relative faible quantité de référents à ma disposition, je dirais que c'est quelque part entre une et deux étoiles, dans un registre classique. Les prix eux sont
trois étoiles (seul le Per Se et Masa sont plus chers dans la Big Apple), avec une marge confortable - moins scandaleuse que ce que j'avais cru sur le moment toutefois- sur les pinards
(Les Ormes de Pez 2001 à 120 dollars, plusieurs Domaine de Daumas-Gassac dans les 200-300 dollars si ma mémoire est bonne, etc).
Niveau décor et service, je ne sais pas si je suis trop snob ou pas assez (puisque visiblement les gens très snobs aiment bien aller dans des endroits très chers où on va les traiter
comme des pauvres), mais pour ce prix-là, avoir 12 cms d'espace entre les tables (ou bouffer au comptoir duquel on ne voit rien de la cuisine), un sommelier qui ne sait que me dire "oh monsieur
qu'est-ce que vous êtes fort vous avez pris le meilleur vin de la carte" et des serveurs qui, gants blancs ou pas, reviennent toutes les deux minutes à la charge nous demander si on a choisi,
je trouve ça à la limite du scandaleux.
Bref, comme le disait un
blogueur faussement élogieux, "voila un restaurant qui mérite bien son étoile".
Je sais bien que Jojo a une vingtaine de restaurants de par le monde, et que ça fait bien longtemps qu'il n'est plus en cuisine, mais tout de même. Il pourrait faire comme le Boss et capitaliser
sur son nom TOUT EN respectant son public.
Ca ne me donne pas envie d'essayer
l'Atelier de Paris (où on ne peut même pas réserver). Peut-être la Table? Ca me renforce
plutôt dans mon idée qu'une chaîne, fusse-t-elle de luxe, manque du supplément d'âme qui fait les grandes expériences... (idée développée par
Nossiter dans Le Goût et le Pouvoir, après son passage à l'Atelier, justement). En tout cas, la prochaine fois -dans longtemps...- que
j'aurai 200 dollars ou plus à claquer à NY dans un resto, j'irai ailleurs.
Enfin:
Bruce, vainqueur par K.O.
P.S.: peut-être quelques photos plus tard pour illustrer le propos.
P.P.S.: Sinon, je lis actuellement Heat de Bill Buford:
Mario Batali a l'air d'être un sale con à l'éthique pour le moins discutable. Je ne
sais si ce livre a augmenté la popularité de
Babbo, mais j'ai beaucoup moins envie d'y aller depuis que j'ai commencé le bouquin.
Le(s) Lecteur(s)