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  • : Les pensées - j'ose le mot- diverses d'un jeune scientifique ayant obtenu un poste académique à l'Université, après presque trois années en post-doctorat dont deux au fin fond du Massachusetts. Ca parle de science (un peu) mais surtout du "petit monde" de la science. Et aussi, entre autres, de bouffe, de littérature, de musique, d'actualité, etc. Et de ma vie, pas moins intéressante que celle d'un autre.
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10 avril 2015 5 10 /04 /avril /2015 11:32

Parce que j'aime me faire du mal, je suis sur Twitter des membres de l'UNEF. Je ne vais pas revenir sur ce que je pense de ce syndicat et de sa représentativité, je pense que cela rejoint l'avis de beaucoup de mes collègues, même ceux que l'on qualifierait de gauche, progressistes, tout ce que vous voulez.

 

Bref, hier, c'était visiblement leur congrès annuel, qui permet surtout aux membres de leur bureau de rencontrer des responsables socialistes, parce qu'il faut bien se trouver un point de chute, quand, au bout de 9 ans d'études supérieures, on n'a toujours pas validé un master.

 

 

 

Au cours de ce raout, un responsable politique, C. Clergeau, a affirmé "L'élévation du niveau de formation est la clé du développement humain".

J'ai réagi en expliquant que je trouvais cette assertion bien péremptoire, j'aurais pu m'auto-citer aussi ainsi:

 

 

Or, on me répond "ce n'est pas comme si c'était sujet à controverse".

 

Pourtant, pour moi, ça n'a rien d'une évidence. De même, que, par exemple, bien que je ne sois aucunement spécialiste, affirmer qu'un modèle économique basé sur la croissance est la seule alternative, ou que le progrès technologique est la clé du progrès social. J'ai l'impression qu'on est plutôt dans la pensée positive, ou dans la réponse simple et naïve à un problème complexe.

 

Alors j'ai essayé de regarder quelques données, parce que c'est bien de se bra*** la nouille, mais au bout d'un moment, faut discuter sur des faits, ou au moins des représentations partielles de ces faits. 

J'en ai tiré un graphe, que voici.

Sources: Ici et la (la représentation des données de la 2ème source de cette façon est un peu audacieuse mais je pense qu'au premier ordre, ce n'est pas trop faux).

 

La confirmation de l'hypothèse de départ ne me saute pas aux yeux... Vous me direz, que, en regardant le taux de chômage, je suis resté assez terre-à-terre face à la dimension philosophique de la tirade. Et qu'en ne m'intéressant qu'à la France, je rate l'aspect universaliste et ne m'intéresse pas aux pays en développement pour lesquels le raisonnement est sans doute bien différent... Mais bon, à ce stade, on peut aussi dire, à la Florent Brunel, que la guerre c'est (généralement) pas bien.

Plus prosaïquement, le raisonnement de l'UNEF concernant l'enseignement supérieur français, qui selon moi est un sophisme, est le suivant: les diplômés bac+5 sont moins au chômage et ont des métiers plus stimulants et mieux rémunérés que les diplômés bac+2 ou 3. La sélection à la fin de la troisième année ou à tout autre moment est donc une injustice. Au contraire, si tous ceux qui le souhaitent peuvent aller en master et l'obtenir, notre beau pays ne comptera plus que des cadres riches et épanouis.

 

Diplôme = connaissance = emploi = progrès ?

Cela dit, quelques mots d'explication sur le graphe. J'ai commencé en 83 parce que j'ai voulu essayer de regarder ce qu'il se passe dans un contexte de "chômage de masse", dont on peut, je pense, qualifier l'apparition en France au début des années 80.

Je me suis intéressé à des périodes de 5 ans pour pouvoir comparer plus facilement entre elles les données.

Sur la période 83-2012, le taux de chômage global (moyenné sur périodes de 5 ans) a finalement assez peu varié (passage de 7 à 8.5%, pointe à 9).

Dans cette même période, le taux de chômage des jeunes a progressé 20% plus vite, de 14 à 20%.

Pendant ce temps là, le taux de diplômés du supérieur doublait, de 20 à 40%.

Ca me semble assez parlant: on voit plutôt l'inverse de ce qu'on aimerait voir.

 

Je n'ai pas les moyens ni le temps de pousser plus loin... il serait intéressant de regarder le taux d'emploi sous-qualifié (mais je ne pense pas que ces données existent). Je ne sais pas si on peut prendre en compte l'effet de la crise économique ou ce genre de choses, comme la désindustrialisation ou l'automatisation etc.

 

Ce que l'on peut dire de plus, en utilisant ces données de l'INSEE et ce rapport ESR (p.48), c'est:

1. qu'il y a effectivement de grosses différences en termes d'emploi, tout au long de la carrière, entre les gens niveau bac ou moins et ceux diplômés du supérieur. Un diplôme du supérieur conduit à un taux de chômage "initial" (après son obtention) typiquement deux fois plus faible que la moyenne de la classe d'âge (autour de 10%), quand les non diplômés sont à 25 voire 50% (pour ceux qui n'ont pas de diplôme du secondaire non plus).

2. mais que la différence est, en moyenne, inexistante entre filières courtes (bac+2), longues (bac+5), ou très longues (bac+8). D'ailleurs, le ratio études supérieures longues versus courtes a assez peu évolué (autour de 1.5x plus de diplômes "longs", augmentation vers 1.8 ces dix dernières années, qui demandent je pense à être confirmées). 

Bien sûr, c'est un indicateur limité, dans la mesure ou, en situation d'emploi, il ne préjuge pas de la qualité de l'emploi en question, ou même de son adéquation avec le diplôme obtenu... 

Mais il y a largement plus de différences inter-disciplinaires, ou entre master et diplôme d'ingénieur, par exemple, que lorsque l'on regarde ces chiffres globaux.

Bref, pas franchement de confirmation évidente non plus que "formation supérieure plus longue" = "vie professionnelle meilleure".

 

Ce que l'on ressent sur le terrain, c'est plutôt qu'une absence totale de sélection (celle à l'entrée M2 est encore préservée, sous réserves, mais pour combien de temps?) ainsi qu'une multiplication des compensations et des recours possibles pour valider conduisent plutôt nécessairement à une diminution du socle de connaissances minimal qu'un diplôme donné est censé représenter. Et qu'il s'ensuit une course à l'échalotte, à savoir qu'un employeur demandera un bac+5 là où il prenait un bac+3 auparavant, etc. 

Bref, on nous demande aujourd'hui, sans moyens, d'accueillir de plus en plus de monde et surtout on exige quasiment que tous en sortent diplômés. L'échec étant nécessairement le fait des enseignants. Les "privilégiés" (sociaux ou culturels) continueront, je le crains, à soigneusement éviter l'Université, et aller n'importe ou ailleurs, parfois même sur des formations courtes (un certain nombre d'IUT recrutent aujourd'hui des mentions bac uniquement, et les emplois en sortie sont nombreux et intéressants, à mon sens...)

 

 

 

Les commentaires sont les bienvenus, surtout ceux qui démonteraient cette pseudo-analyse: je ne demande qu'à changer d'avis. Les sources également, j'imagine qu'un tas de gens plus intelligents que moi ont conscré beaucoup plus de temps à ces questions (mais factuelles les sources hein, pas du blabla).

 

 

Remarque: On me dit que la tranche des 20-24 ans n'est pas pertinente puisque les 20-24 ans étant souvent étudiants, ils ne sont pas au chômage (et réciproquement). Je m'étais fait la remarque, même si a priori on finit un master à 23 ans (et un BTS/DUT à 20), mais on ne trouve pas facilement les statistiques par tranche d'âge de 5 ans (en gros, c'est souvent 25-49 ans). 

J'ai fini par trouver une courbe ici. En "extrayant à la main" les données (c'est un peu moche mais bon, ça ira pour ce que je veux dire), je trouve que pour les 15-29 ans, le taux de chômage "moyenné sur 5 ans" n'a pas bougé entre 1983 et 2010 (on passe de 17.8% à 18%, avec une petite baisse à 15% à la fin des années 1980-début des années 90).

Encore une fois, pendant ce temps là, le taux de diplômés du supérieur à doublé.

On peut aboutir à la même conclusion en regardant uniquement les 25-29 ans, pour lequel on a un taux de chômage de l'ordre de 11-12% depuis le milieu des années 90 (et 9-10% avant).

Peut-être après tout, que la conclusion est du genre "c'est pas plus mal que si c'était pire" (un peu comme ceux qui justifient le CIR en disant que sans, les grands groupes auraient encore plus licencié de chercheurs), mais personnellement ça m'excite moyen.

 

Précision: Que l'on me comprenne bien, je ne défends pas de thèse ici, je ne suis simplement pas convaincu que l'élévation du niveau de formation, ou plutôt l'augmentation généralisée du nombre d'années d'études, soit forcément une solution pour l'emploi des jeunes. Parce que, vu du terrain, ce n'est pas l'impression générale. Il faut se méfier de ces impressions, mais je n'aime pas que l'on balance comme des évidences des choses qui ne le sont, selon moi, pas. Donc j'essaye de trouver des arguments. Ici, ils sont plutôt "contre", mais je suis conscient 1. des limites de mon argumentaire 2. de mes limites en analyse statistique de données. En fait, je serais même très content que l'on me prouve que ce que je raconte est faux.

 

 

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Published by mixlamalice - dans L'enseignement
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Nanonyme 21/04/2015 16:20

Juste une petite remarque sur statistiques que tu présentes: l'évolution du taux de chômage global peut introduire un biais dans le sens où les paramètres de comptage évoluent à n'en plus finir depuis une quinzaine d'années, souvent pour faire disparaitre des stats globales une catégorie (ex : recherche longue durée).
Je ne pense pas que ce soit déterminant dans l'analyse que tu fais au premier ordre "taux de Chômage vs. Niveau de diplôme", mais ça peut introduire une variabilité (à la baisse ?).
Par ailleurs, si on se réfère également à la définition du chômage, les activités de stage qui sont souvent le lot de beaucoup d'étudiants ou post-diplômés, peut au contraire renforcer ton analyse.

Bref, il faudrait une étude plus chiadée, mais je ne suis pas sûr qu'aller chercher les deux chiffres après la virgule infléchirai cette démo à la louche.

mixlamalice 21/04/2015 17:01

Normalement c'est le taux de chômage au sens du BIT (sans rire) mais c'est vrai que je ne garantis pas que sa méthode de calcul n'a pas varié au cours du temps (j'avoue que je n'ai simplement pas regardé). Pour les stages, j'ai l'impression que ça se régule actuellement, non? (eg on peut plus prendre en "stage" un gars qui a eu son diplôme 3 ans avant - un des trucs pas mal de Fioraso, il me semble?) mais c'est vrai qu'il n'y a pas si longtemps ça a du avoir un rôle non nul.

Je reconnais plein de limites (de temps personnel et de capacités à traiter ces données, ce n'est vraiment pas mon domaine d'expertise) à mon "étude" faite en 2h sur un coin de table, mais oui, je pense qu'à "l'ordre 0" ça peut avoir une signification pas si inutile.

Bat 13/04/2015 13:54

Je pense que ce qui manque ici un peu c'est la perspective de liberalisation / marchandisation de enseignement superieur, qui va de plus en plus tourner a l'anglo-saxonne avec des etudiants payeurs et des banques qui en profitent a plein... Plein de monde et de groupes de pressions puissants ont tout interet a ce que ces non-encore-chomeurs s'endettent et paient et paient et paient pour des diplomes qui ne changeront peut etre pas grand chose a leur vie au final...

bon c'est ptet con et reac aussi, mais ce qui me parait etre un point ineluctable c'est que le fait de prolonger les edtudes beneficie (financierement) a des tas de gens mais pas obligatoirement a ceux qui les suivent...

just a thought comme ils disent ici

mixlamalice 14/04/2015 13:45

je me demande ce qu'un système marchandisé de l'ESR donnera en France. Est-ce que, juste, pour 10x plus cher qu'aujourd'hui, il y aura les mêmes conditions de travail franchement pas terribles?
Je me demande parce qu'on aime bien piocher les "avantages" de certains systèmes sans jamais regarder leurs "inconvénients" (et vice-versa).

nico@ver 11/04/2015 18:30

le suivi de twiter de l'unef, c'est du masochisme, ou un espoir pathetique de connaitre les plans de l'enemie pour les dejouer?
Non je rigole, je suis pas fana non plus.
Merci pour ce poste et le blog.
Nico

mixlamalice 13/04/2015 13:43

J'ai tendance à être facile sur le "follow back", et puis mes prises de position de "vieux réac" m'ont valu quelques prises de bec...

Rien de plus. Leurs "plans" sont assez connus, et hélas mon pouvoir (ou celui du corps enseignant depuis 30 ans) pour les déjouer est absolument inexistant, même s'ils ne représentent aux élections que grosso modo 2% des étudiants (dont le tiers ou la moitié sont membres de l'UNEF).

Merci à toi, cher lecteur.

mixlamalice 11/04/2015 17:22

Je signale ce billet très intéressant d'A. Delaigue http://blog.francetvinfo.fr/classe-eco/2014/10/05/a-quoi-servent-les-etudes.html

Pierre 10/04/2015 13:13

Salut Mix,
réflexion intéressante. Voici deux articles d'Olivier Bouba-Olga sur le sujet :
http://blogs.univ-poitiers.fr/o-bouba-olga/2014/09/27/hausse-du-niveau-de-formation-et-chomage-evitez-de-dire-trop-de-betises/
et
http://blogs.univ-poitiers.fr/o-bouba-olga/2007/02/12/chomagedesjeunesleretour/

mixlamalice 10/04/2015 13:53

Salut,

Merci pour les liens, en plus je me souviens avoir lu le plus récent :) mais on lit trop de trucs aujourd'hui...