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  • : La vie au labo
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  • : Les pensées - j'ose le mot- diverses d'un jeune scientifique ayant obtenu un poste académique à l'Université, après presque trois années en post-doctorat dont deux au fin fond du Massachusetts. Ca parle de science (un peu) mais surtout du "petit monde" de la science. Et aussi, entre autres, de bouffe, de littérature, de musique, d'actualité, etc. Et de ma vie, pas moins intéressante que celle d'un autre.
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17 août 2015 1 17 /08 /août /2015 11:07

Une petite réflexion un rien désabusée en revenant de vacances.

 

Il est de bon ton de taper sur les enseignants-chercheurs vénaux qui ont abandonné la recherche pour se consacrer à l'enseignement, profitant de ce système étrange faisant qu'il est possible de se faire payer des heures complémentaires (d'enseignement) sur le service "normal" qu'on ne fait pas ou plus (la recherche).

Je ne vais même pas m'étendre sur certains problèmes inhérents à la fonction, et surtout sur la rigidité de la "fiche de poste", présupposant que l'on fait le même travail dans une école d'ingénieur où les enseignants ont 40h de service annuel et des labos richement dotés, et un IUT où tous les enseignants sont en double service avec 0 moyens pour la recherche.

 

Je voudrais ici plutôt stigmatiser l'évolution actuelle en France et prendre un cas lambda, le mien. Je suis dans un labo correct (difficile à définir, mais de taille raisonnable, bien évalué mais pas excellement par l'AERES ou sa nouvelle mouture, quelques chercheurs réputés nationalement, pas de "star" internationale), niveau enseignement je fais mes 192h plus de 10 à 50 heures complémentaires bon an mal an (dont un bon nombre en jurys ou autres "responsabilités pédagogiques" moins contraignantes que des cours magistraux). Je pense que c'est assez représentatif, ni "privilégié" ni "France d'en bas".

 

J'ai eu la chance d'avoir une ANR blanche lors de ma 1ère année (elle finit dans quelques mois). L'année d'après, une bourse permettant de mettre en place une cotutelle et de payer un étudiant américain pour venir travailler un an avec moi dans le cadre de son PhD. De façon non formelle, je me suis retrouvé également actif dans 2 ou 3 projets obtenus par les 2 collègues de l'équipe.

 

L'an dernier, les 2 ANR dans lesquelles j'étais impliqué n'ont pas été retenues. J'ai également reçu un avis négatif pour un appel à projets jeune chercheur local, ainsi que pour une nouvelle demande de bourse d'échange d'un étudiant américain.

J'ai quand même obtenu un contrat doctoral, après pas mal de négociations (en gros, nous avons du "partager" un sujet de thèse à partir de deux très différents, avec un collègue...). Mes collègues de l'équipe ont obtenu un FUI: hyper industriel, mais bon, ça fait toujours une petite poire pour la soif pour des congrès ou le maintien de quelques équipements.

Cette année, 2 nouveaux sujets ANR rejetés (dont 1 où j'étais porteur). Encore un échec pour un dossier de partenariat international. J'attends sans beaucoup d'espoir la réponse pour l'appel à projet jeune chercheur. Pas plus de succès chez mes deux collègues.

Certains projets méritent sans doute plus de réflexion ou peut-être même manquent d'intérêt, mais d'autres ont été extrêmement bien évalués et malgré tout non financés.

Bref, en ce moment j'ai deux thésards co-encadrés financés. Il me reste environ 20k€ sur l'ANR, à écouler dans les 6 mois. Ensuite, plus rien, en propre, niveau fonctionnement ou équipement. Le fonctionnement mutualiste avec les collègues permettra de vivoter un an ou deux, de finir les thèses. Et après?

 

Bon an mal an, je publie mes deux ou trois papiers par an. C'est pas de la "paradigm shift" science, mais je pense que c'est honorable, que les papiers sont globalement lus par la communauté. Quand je suis évalué par le CNU, on m'explique que je suis nul ou médiocre au mieux.

On m'explique qu'il faut aller voir à l'Europe, mais mon CV étant jugé médiocre à l'échelle nationale, comment peut-il être suffisant à l'échelle européenne?

 

Alors, franchement, combien de temps vais-je accepter de passer pour un gland de tous les côtés? Quand est-ce que je vais finir par me dire que le jeu de dupes, ça fait chier, et que, si je n'ai pas le courage de me barrer, autant au moins prendre le peu de pognon que je peux ramasser? Parce que franchement, les collègues (et parfois même le Ministère directement) qui te tannent pour te refiler des cours, des trucs administratifs, des évaluations de machins divers, le tout payé en sus, ce n'est pas ce qui manque. Et comme ça peut monter à ~10k€ annuels en plus sur la fiche de paye sans trop d'efforts...

 

 

Plutôt que de blâmer les collègues qui n'ont pas la chance d'être "excellents" ou jugés tels de faire un choix qui apparait de plus en plus raisonnable, il faudrait sans doute s'interroger sur ce système si décourageant. Ce n'est certainement pas ce gouvernement qui s'y penchera: beaucoup trop terre-à-terre quand on est dans la stratosphère.

 

On peut parfois céder à la tentation complotiste et se demander si tout cela n'est pas voulu, pour créer deux corps de métier différents, l'un dédié à la recherche (d'excellence uniquement), l'autre aux sombres tâches et à l'enseignement, avec un ration d'environ 20% pour 80%, le tout couplé à une transformation du paysage universitaire, avec une dizaine de pôles d'excellence axés sur la recherche et le reste basé sur le modèle des "college" américains (délivrance des licences majoritairement). Mais la vérité, je pense, est plus prosaïque: les politiques se foutent complètement de l'enseignement supérieur et de la recherche, le bateau vogue on ne sait où et tout le monde s'affaire dans son petit coin pour faire tourner la machine comme il peut sans aucune vision. Il se trouve juste que c'est vers la qu'on se dirige, mais ça pourrait aussi bien être ailleurs (on appelle ça Hanlon's razor).

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commentaires

Spirit of Bouasse 02/09/2015 11:45

C'est clair que la soudaine sélectivité de l'ANR (ajouté à biens d'autres éléments) a bien refroidi l’enthousiasme de pas mal de collègues: il règne une amertume et un abattement quasi généralisé.
Après qu'est ce qu'il va se passer: probablement rien. Les caisses sont vides, les gouvernements traitent l'urgence (et la recherche c'est du long terme, donc on verra plus tard), et en plus les chercheurs sont des électeurs fidèles des socialistes, donc inutile de dépenser pour faire basculer les votes.
Éventuellement si ça grogne trop, il y aura un peu de calinothérapie, maisà mon avis l’idéal gaullien d'une recherche forte pour une nation forte, on peut l'oublier pour 50 ans.

mixlamalice 07/09/2015 14:23

"rien": sans doute... mais jusqu'à quel point?

Gueux 31/08/2015 10:01

"dont un bon nombre en jurys"

Estimez vous heureux, chez nous les participations aux jurys, surveillances d'examen (autres que celles de ses propres enseignements), etc. sont comptés 0h, avec menace de représailles si on n'y participe pas.


Quant aux papiers "paradigm shift" ils sont extrêmement difficiles à publier. Pour faire carrière, il est beaucoup plus rentable d'aboyer avec la meute et de publier une tetrachiée de papiers insignifiants.

Êtes vous vraiment sûr de ne pas faire partie de la "France d'en bas" ?

mixlamalice 01/09/2015 11:55

Pour la dernière question, je ne sais pas, et tout dépend sans doute où on place le curseur: "si la France d'en bas", c'est les 90% de chercheurs les moins riches, alors j'en fais partie. Si la distribution est plus homogène, alors je ne pense pas être le plus à plaindre tant en enseignement (comme vous le signalez, les jurys et autres ne sont pas payés partout, et je ne suis donc pas surchargé par l'enseignement) qu'en recherche: la situation ne s'améliore pas vraiment, mais il y a encore pas mal de pognon au labo pour bosser, même dans l'hypothèse où on n'a pas de contrats propres (parc mutualisé de machines, notamment). Bref, j'ai des collègues pour qui c'est largement moins la joie. Après, j'ai d'autres collègues sur la Montagne Sainte-Geneviève notamment qui vivent un peu dans la petite maison dans la prairie (tous n'en sont d'ailleurs pas conscients), mais ils sont vraiment très minoritaires.

Jean Fonsse 26/08/2015 14:46

En fait, on peut déplacer la question posée dans le titre. Certes, c'est un problème ultra-théorique, mais je pense sincèrement qu'on devrait une bonne fois pour toutes le mettre sur la place publique: "En 2015, le Monde tel qu'il est peut-il rouler sa bosse sans AUCUN effort de recherche?" (Autre formulation: "Peut-on envisager un système d'éducation supérieure avec un taux d'échec aux dossiers de financement des projets de recherche de 100%?").
Je pense que la réponse est oui. C'est un peu effrayant comme perspective, mais il se trouve qu'on va justement dans ce sens.