Depuis février 2008, 22 suicides ont été recensés chez France Télecom. Soit un peu plus d'un par mois.
Tout d'abord, notons que statistiquement, ce chiffre n'est pas si élevé que ça: la France est un des pays "développés" présentant un fort taux de suicide, environ 17 par an pour 100000 habitants. Si l'on ramène ce taux à la population "active" (i.e. entre 20 et 65 ans), on est autour de 25. Difficile ensuite d'avoir des chiffres plus précis (taux de suicide chez les chômeurs, les divorcés etc), mais l'ordre de grandeur est là.
France Télécom emploie environ 100000 personnes en France, donc qu'il y ait une quinzaine de leurs salariés qui se suicide par an n'a rien d'"extraordinaire" (je parle en terme de chiffres, pas en terme de tragédies individuelles).
Plus que le chiffre brut, le fait qu'ils se suicident sur leur lieu de travail est certainement indicatif de conditions de vie déplorables et que le suicide est lié directement à cet état de fait (cf ces commentaires). Comme chez Renault il y a quelques temps, c'est là qu'est la "nouveauté" du phénomène: le suicide du au travail et à ses conditions, et non à son absence (chômage, problème d'insertion dans la société) ou à des évènements plus personnels (rupture, divorce, décès d'un proche, etc).
Mais ce qui me défrise le plus, ce sont certains commentaires des lecteurs de Monde, qui me donnent vraiment une image déplorable de l'humanité en général, et de notre société en particulier (Hasta Siempre).
Un petit florilège pas vraiment ragoûtant:
- C'est sûr la culture du résultat dans un monde ou régnait la culture de la glande, du bien-être des syndicats tout puissants et du "je fais ce que je veux je suis fonctionnaire a vie" et des CE plus riches que bon nombre de sociétés, effectivement, ca crée un choc! Y a donc de la casse, rien d'étonnant à cela! A partir du moment ou un milieu se durcit, les plus faibles cèdent rapidement! L'administration était avant un refuge, nécessaire !
- Quand on pense que ce sont tous des anciens fonctionnaires des PPT. On imagine le massacre lorsqu'on va demander à la Poste et à la SNCF de devenir enfin efficace ! Pas facile de se mettre à bosser à 50 ans, n'est ce pas ...
- Les corporations fonctionnaires et assimilées qui nous ont gratifiés du taux de grève si excessif qu'il nous a valu la caricature mondiale commencent par morceaux à goûter à ce que 80% des français vivaient et vivent au boulot (et qui en sus se coltinaient les grèves des 20% d'autres aveugles n'ayant eu aucune pitié pour eux, se regardant le nombril). Dur de vivre comme l'immense majorité des français ? Oui. Et encore pas de grève en ce moment.
- Attribuer un suicide aux conditions de travail chez France Télécom ? C'est limite indécent. Des centaines de milliers de chômeurs rêveraient d'avoir ces conditions de travail.
Cela va un peu au-delà de la diatribe anti-fonctionnaires classique, je n'avais jamais lu une telle ''haine'' dans des commentaires pourtant généralement gratinés, pondus par des gens un minimum éduqués et pas par le pochtron de PMU qui lit plutôt Paris-Turf: on peut presque sentir un certain réjouissement face à la mort d'un parasite qui avait enfin été remis dans le droit chemin de la productivité et n'a pas su le supporter, une espèce de darwinisme social radical ("plutôt crever que de devoir bosser au boulot", j'imagine que c'est exactement ce que la jeune femme s'est dit avant de sauter).
Et puis, j'aime beaucoup la justification des conditions de travail: sous prétexte que des chômeurs seraient bien contents d'avoir le boulot, on n'a pas vraiment le droit de se plaindre. Ce qu'il y a de bien avec cet argument, plus répandu qu'il n'y paraît, c'est qu'on le pousser assez loin: les chômeurs devraient la fermer parce qu'il y a des sans-abris qui sont plus malheureux, les RMIstes français feraient mieux de ne pas l'ouvrir parce que être pauvre en France c'est quand même être un privilégié social comparé aux pauvres du Tiers-Monde, et coetera et coetera.
Avec cet argument, on peut, une fois qu'il est bien ancré dans la population, justifier une espèce de retour au 19ème siècle, parce que si tu veux pas bosser le dimanche, les jours fériés et même la nuit, si t'es pas content d'être payé à peine de quoi survivre et de te faire traiter comme une sous-merde par des petits chefs bien lobotomisés "corporate", on trouvera toujours quelqu'un prêt à (voire content de) jouer le jeu.
Un peu gerbant, tout ça.
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