Lundi 13 mars 2006

Depuis deux semaines, Jussieu (et une trentaine d'autres facultés en France) est en grêve, contre le CPE.

La jeunesse crie son ras-le-bol face à un probleme auquel elle ne comprend visiblement rien (non que moi, je sois capable de leur expliquer, mais il suffit de les voir s'exprimer sur TF1 pour se demander, affligé, si on assiste à une caricature d'Elie Seimoun ou s'ils sont vraiment aussi lobotomisés à force d'écouter Matt Pokora).

Ces petits crétins organisent le contrôle des entrées à la fac, se sentant des hommes en empêchant, parfois relativement violemment, leurs camarades (sans sous-entendu communiste) qui souhaiteraient aller bosser de pénétrer (sans sous-entendu graveleux), et en obligeant les chercheurs, parfois de très loin leurs aînés, à montrer patte blanche pour pouvoir se rendre sur leur lieu de travail. Ironie de la situation, ils s'empressent après leur "prise de pouvoir" de recréer le flicage incessant et nauséabond qu'ils villipendent (ou villepinisent?) si férocement chez Nabozy.

Oui mais voila, 20000 étudiants en sciences à Jussieu, et les AG des petits syndicalistes en herbe (qui a dit "manipulés" par les grands, les anciens frustrés de 68 qui souhaiteraient se sentir jeunes de nouveau, malgré leur évidente surcharge pondérale dûe à l'abus de foie gras?) se tiennent à moins de 1000 personnes. Je ne sais pas si les étudiants sont majoritairements contre la grêve, mais voici quelques petites anecdotes collectées auprès de mes élèves ce vendredi. "Il n'y a pas de blocus aujourd'hui vu que les grêvistes voulaient partir en week-end" (effectivement, le blocus a repris aujourd'hui, lundi). "Ca fait deux semaines qu'on ne fait rien, on est content d'avoir TP" (effectivement, effectif au complet si j'ose dire, ce qui ne m'était pas arrivé si souvent que ça en deux ans d'encadrement) "la semaine dernière, un élève a franchi le mur d'enceinte de 4m de Jussieu pour pouvoir venir en TP" (il s'est fait sermonner, à juste titre, par le technicien: ce n'est pas la peine de risquer la mort pour aller bosser quand même, surtout que le TP, tu ne le feras pas vu que tu es tout seul)...

On mentionnera également, en terme de connerie crasse,  l'occupation de la Sorbonne, qui a permis la dégradation de plusieurs objets à  valeurs historique et pécuniaire.

Je préfère les jeunes quand ils se rebellent en écoutant Kyo plutôt que quand ils essaient de faire comme leurs ancêtres, des barricades (tiens, c'est marrant, le PDG de Renault est un ancien leader de mai 68). Car il n'y a qu'eux qui ne savent pas encore qu'ils termineront pareillement, carriéristes ou tout petits bourgeois.

Par mixlamalice - Publié dans : Réflexions indispensables
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Mercredi 8 mars 2006

Ce week-end, je me baladais sur l'avenue près de Saint-Germain. En bon parisien, je n'avais pas le coeur ouvert à l'inconnu, et j'avais encore moins envie de dire bonjour à n'importe qui. Je l'ai peut-être déjà écrit (la sénilité me guette): l'air agressif et pressé "viens pas m'emmerder" est un des côtés que le provincial venu conquérir Paris conquiert le plus vite, justement. Qu'est-ce qu'il est moche, ce verbe conquérir quand il n'est pas à l'indicatif.

Bref, je voulais profiter de ce dimanche bucolique et ne pas me faire casser les burnes par qui que ce soit.

Las, une demoiselle m'aborde malgré tout. J'ai commis l'erreur de croiser son regard. Toujours regarder par terre ou dans le vague, cela permet d'éviter la confrontation 9 fois sur 10. Cette technique est également suivie par des millions de cancres tout au long de leur scolarité.

Très jolie, des yeux de biche, je la sentais vibrante d'engagement désintéressé. La cause: le Sida. Elle me proposait de contribuer mensuellement, par prélèvement banquaire (le principe des dons se modernise), à l'éradication de ce méchant virus qui fait des morts, même parmi mes proches sans doute, puisqu'il y a 7000 nouveaux cas par an en France et 1 mort par jour (je n'écoutais que distraitement, les chiffres sont peut-être absurdes).

Après l'avoir laissée déblatérer son petit speech, je lui ai tenu à peu près ce langage "je m'en fous. Je suis un gros connard égoïste et je m'en fous. Donc je ne m'engage pas personnellement, et mieux, je ne soutiens aucun engagement: contre le CPE, contre la guerre, contre la faim dans le monde, contre l'intolérance, contre le racisme, contre le SIDA, contre la mort, contre la connerie, contre Harry Potter, pour la paix dans le monde, pour le bonheur, pour plus d'argent à la fin du mois, JE M'EN FOUS."

"Mais comment feraient les associations s'il n'y avait que des gens comme vous?"

"S'il n'y avait que des gens comme moi, il n'y aurait PAS d'associations. Malheureusement, il y a des gens qui ne sont pas comme moi et qui ont besoin d'avoir un but et de penser qu'ils servent à quelque chose pour se sentir exister. Je respecte ça, mais je ne suis pas comme ça. Moi je ne sers à rien, je l'assume pleinement. Ca ne veut pas dire que je n'ai pas d'opinions, que je ne suis pas révolté par la bêtise humaine ou le dernier Besson, que je ne réfléchis pas avec la même acuité que n'importe quel crétin de jeune qui va à manifester à tout bout de champ, mais je pense que la vie est assez brêve et que j'ai d'autres priorités à accomplir que la quête inutile consistant à sauver le monde: ainsi je ne m'occupe que de moi, je ne demande rien à personne et tout ce que je demande c'est qu'on ne me demande rien. Bref, comme il n'y a pas que des gens comme moi, il y a des associations, et donc je leur conseille de s'adresser à des gens qui ne sont pas comme moi et surtout de ne pas m'emmerder le dimanche, surtout quand je n'ai rien à faire." 

"Sur ce, bon week-end, alors". La peine se lisait sur son visage. Si encore j'avais été vieux, mais là, un djeun's présumé cool, l'écharpe et les cheveux au vent. Où va le monde? 

"Vous aussi".

Malheureusement, ceci est légèrement romancé. Je ne suis pas très réactif, dans ce sens où les mots que je voudrais dire, dans une situation donnée, ne me viennent qu'après coup. Donc, notre conversation s'est limitée à quelques mots, qui ont suffi à lui faire comprendre que je n'étais qu'un gros connard égoïste qui préférait garder sa thune pour aller se saoûler, ce qui était, de toute manière, l'argument majeur que je souhaitais lui faire passer.

Par mixlamalice - Publié dans : Réflexions indispensables
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Vendredi 3 mars 2006

C. est chargé de recherches au CNRS. La quarantaine, plus ou moins cinq ans.

C. porte la nuque longue, un peu comme une mule qui ne s'assumerait pas pleinement. Des petites lunettes, de bonnes joues, un visage vaguement rétrognate, lui donnent un petit air de rongeur.

Sa philosophie peut être résumée ainsi: ses recherches sont extraordinaires, et il n'a pas encore été promu  directeur de recherches par la faute d'un CNRS aveugle ne sachant pas reconnaître le talent. Réciproquement, tout ce qui n'est pas lui, ou a défaut membre de son équipe, est une grosse merde incompétente s'échinant de toute façon sur des travaux totalement dépourvus d'intérêt.

C. ne s'abaissera donc pas à vous saluer le matin. Suite à votre "bonjour" incongru, il ne se contentera pas de vous ignorer mais vous toisera plutôt longuement de bas en haut avant de s'éloigner sans un mot, pour bien vous faire comprendre que vous êtes indigne de son intérêt.

C. peut éventuellement concevoir un minimum de respect pour vous à deux conditions: l'une, exposée plus haut, consiste à travailler avec lui (puisque, par voie de conséquence, vous êtes en train de révolutionner la science, et que lui, en tant que génie, ne peut envisager que ses collaborateurs puissent être médiocres). L'autre est d'être agrégé, les agrégés étant, comme tout le monde le sait, l'élite intellectuelle de notre beau pays.

Sa conception de l'enseignement est néanmoins incongrue pour un agrégé: en tant qu'être supérieur, il ne comprend pas cet intérêt qu'éprouvent certains de ses collègues à s'abaisser à expliquer des concepts à des sous-merdes. Bref, l'enseignement, ce n'est pas pour lui, c'est une perte de temps réservée à des minus.

C. aime bien régenter et s'occupe donc de toute la gestion du matériel et de l'organisation, sans qu'on ne lui demande rien (cela lui permet de protéger ses thésards en faisant chier tous les autres, sachant très bien que la plupart des autres permanents fermeront leur gueule, non pas parce qu'ils ont peur de lui, mais plutôt par lassitude, parce qu'ils s'en foutent, ou ne remarquent rien).

C. est vraiment un mec sympa. D'ailleurs, la maître de conférences qu'il s'était alloué contre son gré, lassée de se faire traiter comme une fiente inepte, a fini par prendre une année sabbatique, avant de sans doute s'échapper définitivement dans un autre laboratoire où ses compétences seront un minimum reconnues.

C. ne l'a pas très bien vécu, il pensait être comme un père pour lui. Rassurez-vous cependant, il n'a pas changé de comportement pour autant, prouvant sa forte propension à se remettre en question.

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Mercredi 1 mars 2006

Pour les non-initiés, Commissariat à l'énergie atomique. Centre de recherches sur l'énergie nucléaire, les nouvelles technologies, etc. Surveillé par l'armée. Et accessoirement, lieu ou, par des moyens techniques que je n'expliquerais pas ici, certains chimistes sont obligés de se rendre de temps en temps pour étudier les structures des systèmes qu'ils créent. Après avoir passé une matinée à se faire contrôler (la sonde rectale n'est pas encore de rigueur, cependant) et récupérer les 12 badges nécessaires pour pénétrer dans le sanctuaire (je ne parle toujours pas de sonde rectale), le travail peut commencer.

Ces expériences se réservant environ 6 mois à l'avance, il est conseillé d'avoir planifié un tant soit peu la chose, et d'être efficace une fois sur place. Comme dirait Madonna, "no time to hesitate". Etre efficace, ça peut vouloir dire y passer ses nuits.

En fait, tout est automatisé: l'appareil analyse jusqu'à 16 échantillons l'un après l'autre. Malheureusement, une fois les 16 échantillons passés, il faut bien en remettre 16 autres, et c'est à ce moment que la main de l'homme intervient. Alors qu'il vient de comater 6 heures en lisant l'intégrale de Prout, il secoue ses neurones, accomplit sa mission qui lui demande 7 minutes 32 secondes, puis se rendort, dans son box de 2 mètres sur 2 muni de deux chaises et d'un ordinateur, le tout dans un décor qui n'est pas sans rappeler la beauté du centre Georges Pompidou (tout en tuyaux multicolores).

Pourquoi ne profite-t-il pas de ses 6 heures pour se barrer, me direz-vous? D'une part, toujours pour cette histoire de réservation à très longue durée, il est conseillé de ne pas se louper, ou tout au moins de s'en rendre compte suffisamment vite, si tel est le cas, pour ne pas trop perdre de temps. Si vous partez 6 heures et que tout chie dès le premier échantillon, c'est caca. Deuxième raison: le CEA est à Saclay, 30 kms au sud de Paris, et les activités alentour sont peu nombreuses, à part le rapido au PMU d'Orsay, tout de même à 10 minutes de voiture.

Bref, c'est là que j'ai passé mon lundi, et j'y retourne demain, peut-être vendredi. Allez-y aussi, je vous le conseille.

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Vendredi 24 février 2006

Hier, j'ai pu observer, à intervalles réguliers, lorsque je parcourais les couloirs à la recherche de divers objets pour mes manipes, un fait incroyable mais vrai.

Deux jeunes femmes en pause café, de leur arrivée le matin au labo (environ 10h) jusqu'à la pause déjeuner (environ 12h30).

Elles ont donc passé plus de deux heures dans la cafétaria du labo, à discuter devant un thé.

Quelques bribes de discussion saisies au vol (certaines sont authentiques, d'autres sont le fruit de mon imagination, mais auraient bien collé dans le tableau):

"Non, mais tu vois, en ce moment, je suis trop overbooké, je croule sous le boulot, j'arrive pas à m'en sortir, j'ai vraiment la tête sous l'eau".

"Moi ce qui m'énerve, c'est de passer 1h15 dans la journée à chercher un rodage à la con pour un montage. Ils font chier les gens à jamais remettre les objets à leur place".

"Pff il est vraiment temps que je prenne des vacances, je profite pas assez de la vie en ce moment".

"Il est pas mauvais ce thé".

"Ah mais il va être l'heure de déjeuner là, non?"

Par mixlamalice - Publié dans : La recherche
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