Oui, ça faisait longtemps que je vous avais pas bourré le mou avec un petit
article sur la recherche bien chiant, mais apres tout c'est mon boulot, et un article du Monde d'aujourd'hui ainsi que nombre de réactions de lecteurs m'ont
donné envie de pousser un cri.
Ah, ouh.
Voila, ça va mieux.
Maintenant que la passion est retombée, quelques mots.
Je mettrai l'article en commentaire, mais grosso modo, il fait état d'une étude menée par deux sociologues concluant que "toutes universités et disciplines confondues, les candidats locaux ont
dix-huit fois plus de chances que les candidats extérieurs d'obtenir un poste."
Pour ceux qui n'ont aucune idée du mode de recrutements des maîtres de conférences (ou enseignants-chercheurs), le voici expliqué brievement: lorsqu'un laboratoire a besoin d'un poste et que
celui-ci est publié, avec profil correspondant, au Journal Officiel, chaque candidat doit envoyer un dossier résumant ses activités de recherche (these, post-doctorat eventuel, publications,
congres...) et d'enseignement (TDs, TPs, kholles, cours magistraux...). Les candidats sont ensuite généralement auditionnés par le laboratoire qui établit ensuite un classement, d'ordre disons
consultatif. En effet, la véritable audition se fait devant ce qu'on appelle une commission de spécialistes, censée etre indépendante du laboratoire, et c'est elle qui en dernier lieu établit le
classement final (qui peut donc etre, en théorie, différent de celui du laboratoire). Apres c'est comme dans tout concours: si le candidat classé premier accepte le poste, tant mieux. S'il
préfere aller ailleurs (en supposant qu'il ait éte également classé premier dans un autre laboratoire ou il s'est présenté), le laboratoire prendra le candidat numéro deux, sauf si etc.
On appelle candidat local un candidat qui a fait sa these ou son post-doctorat (ou les deux meme si c'est généralement interdit) dans le laboratoire offrant un poste. Et candidat extérieur, ben
quelqu'un d'extérieur, suivez-donc un peu, les deux qui ont lu jusque la.
Bref, l'article conclue que les candidats locaux sont favorisés dans le recrutement, semblant prouver que ce vieux cliché dont on nous rabat les oreilles depuis trente ans est bel et bien une
réalité. Soulignons toutefois quelques points litigieux de l'étude menée (tout au moins telle qu'elle est présentée dans l'article, j'avoue ne pas avoir lu les 20 pages*): tout d'abord, les
auteurs de l'étude comparent le ratio (locaux postulant/locaux acceptés) avec le ratio (exterieurs postulant/exterieurs acceptés). Mais les locaux n'ayant pas leur chance le savent -soit parce
que ce n'est pas la politique du laboratoire (certains refusent de prendre des candidats locaux), soit parce qu'ils sont mauvais - car les directeurs de laboratoires les préviennent généralement
avant. Beaucoup se gardent donc de postuler, faisant ainsi baisser le premier ratio par rapport a sa valeur, disons, théorique. D'autre part, l'étude n'est menée que sur des pourvois de
postes datant d'il y a au minimum une quinzaine d'années, et semblent postuler que leurs conclusions sont toujours valables actuellement (alors que l'étude montre une tendance a la baisse de
cette pratique entre les années 70 et les années 90).
Mais baste, ne contestons pas l'existence de ce phénomene: si vous vous rappelez les modalités de recrutement exposées plus haut, il est aisé de comprendre pourquoi et comment. D'une, les
"spécialistes" français dans un domaine donné (les thématiques de recherche d'un laboratoire sont généralement assez ciblées) n'étant pas des milliers, il est relativement fréquent
que le directeur de laboratoire connaisse bien a peu pres tous les membres de la commission. Il est également fort probable qu'il ait rendu service aux uns et aux autres quand il était lui-meme
membre de la commission machin. Parfois meme, le directeur du laboratoire fait partie de la commission de spécialistes chargé de nommer son candidat... Autre variante: le profil "recherché"
par le laboratoire est tellement précis et calqué sur celui du candidat local (il ne manque généralement que la taille et la couleur des cheveux), que, forcément, ce meme candidat local se
retrouve classé premier par la commission de spécialistes.
Ainsi, il est courant que le classement de la commission ne contredise pas celui non-officiel émis par le laboratoire. Et, il est vrai, pour de nombreuses raisons qui ne sont pas toutes
mauvaises (je vais y revenir), bon nombre de labos préferent faire confiance a leur candidat local.
Outre la méthodologie contestable évoquée précedemment, il y a quelque chose que semble sous-entendre (au moins par omission) cette étude et qui revient chez de nombreux commentaires de lecteurs,
qui m'agace assez fortement. A savoir que le candidat local est forcément un nullos pistonné. C'est le plus souvent absolument faux (tout au moins en sciences dures: je ne connais pas les
particularismes de toutes les disciplines).
Le seul cas, a ma connaissance, ou cela se produit: lorsqu'un directeur de labo, plutot reconnu, content de lui et ne souhaitant pas trop se remettre en question, cherche un nouveau larbin qui ne
lui fera pas d'ombre, ne cherchera pas trop a innover et connait deja les thematiques et les expériences menées au laboratoire, donc sera sans doute capable de faire quelques trucs meme
sans génie (le maitre de conference: des mains pour le directeur de laboratoire: le cerveau). Cela dit, avec la "mondialisation" scientifique, la concurrence dans tous les domaines, les pays
émergents etc, cette conception franco-française de la recherche (je suis dans mon coin, je fais mon truc et je me fous de ce qui se passe ailleurs) a tendance a disparaitre, d'autant plus que
pour faire de la science de haut niveau, il faut du pognon, donc bien souvent des contrats industriels (si vous croyez que le budget alloué par l'etat suffit pour ce qu'un labo soit
compétitif, eh bien non), donc etre innovant (surtout en France ou, les entreprises etant ce qu'elles sont, c'est a dire tres frileuses, il faut savoir etre convaincant).
Donc, la plupart du temps, le candidat local est quelqu'un de compétent. Les candidats extérieurs le sont certes aussi. Mais quand vous avez 25 candidats pour un poste, quand apres toutes les
considérations possibles (nombre de publications, post-doctorat(s) a l'étranger, enseignements, lettres de recommandations de tout le ghotta et tutti quanti), il vous en reste 5 a départager avec
des dossiers quasi-equivalents, eh bien, il semble humain (sinon légitime) de se tourner vers le candidat local, parce qu'on le connait, parce qu'on sait qu'on s'entend bien avec lui,
et qu'il sera efficace rapidement. Ainsi, la commission n'ayant pas de raisons valables de ne pas suivre le classement du laboratoire, le candidat local obtient son poste. Que
cela soit ensuite potentiellement un frein a la créativité du nouvel arrivant qui peut rester ainsi cantonné a poursuivre son sujet de these indéfiniment, c'est fort possible, mais
c'est un autre débat.
L'autre point qui revient souvent et me sort par les trous de nez, lié au précédent, est ce qu'on appelle "la fuite des cerveaux": de nombreux docteurs s'expatrient, c'est un fait. Cela ne
signifie pourtant pas que ceux qui restent en France et sont candidats au recrutement sont les tâcherons, les mauvais restes (les fainéants, oui parce que apres tout, ce sont des
aspirants fonctionnaires), les cadors étant partis gagner du pognon ailleurs. Certes, les carrieres d'enseignant-chercheurs sont peu attractives et les postes peu nombreux en
France comparativement aux USA, a l'Allemagne ou au Japon. Mais il existe encore des gens (si, si, je vous jure), pour qui le pognon n'est pas la préoccupation majeure. Des gens qui aiment
leur boulot, qui sont compétents, mais pour qui l'art de vivre, la famille, le temps libre aussi passent avant le blé. Un exemple: moi (pour la compétence, je m'avance sans doute un peu mais je
pense etre a ma place dans un labo, ca semblait aussi etre l'avis de mes directeurs de these et de mon jury). Je pense que le pourcentage de chances pour que je reste aux
Etats-Unis
apres mon post-doc est a peu pres de 0%. Vous me direz qu'on ne m'a rien proposé non plus, mais je ne
postulerai meme pas, bien que le salaire soit probablement le double du salaire français. Mais bon, désolé, les mecs qui font trois boulots et bossent jusqu'a 80 balais pour survivre, les
mecs obligés de vendre leur bagnole pour se faire poser des couronnes, ca me botte pas meme si probablement ca ne me concernerait pas vraiment. J'aime bien l'idée de
vivre dans un pays ou le social a un peu d'importance, ou ne considere pas encore tout a fait les indigents comme des ratés qui
n'ont que ce qu'ils méritent (pour combien de temps?). Et je ne parle pas de choses plus terre a terre comme le foot, le pinard, les bons restos, les centre-villes et les vrais potes (je
trouve décidément les relations amicales un peu bizarre ici) etc.
Derniere chose: je ne suis pas sur de comment ca se passe ailleurs, mais aux US, apres une these et un post-doc, donc vers 30 ans, on peut accéder a un poste de professeur assistant. En
gros, deux principales différences avec le poste de maître de conférences français (en dehors du salaire): ce poste est un CDD de 5 ans environ. Pendant 5 ans vous devez monter votre groupe,
lever des fonds, publier, innover, et faire mieux que les deux ou trois professeurs assistants qui ont été nommés en meme temps que vous (comme Highlander il n'en restera qu'un)... Grosso modo,
vous faites le boulot d'un professeur en France, c'est a dire quelque chose de plus proche du manager que du chercheur. Ainsi, apres environ 7 années de recherche, vous abandonnez
la paillasse pour la paperasse. Ca reste de la recherche, puisque vous etes celui qui doit avoir des idées intéressantes a proposer a vos étudiants, mais ce n'est plus vous qui faites les
expériences. Et puis, environ 5 ans plus tard, les professeurs du département déterminent si vous obtenez votre poste permanent ou si vous allez voir ailleurs s'ils y sont. En France,
outre que le poste est permanent, la transition chercheur-manager se fait plus progressivement (généralement l'enseignant-chercheur est encore chercheur actif jusqu'a son habilitation a diriger
des recherches ou sa nomination au poste de professeur, environ dix ans plus tard -moins s'il est tres bon ou s'il préfere ce coté "dirigeant", moment a partir duquel il est censé vraiment
commencer a monter des projets et encadrer des étudiants).
Je dois avouer qu'a 28 ans, j'en ai un peu marre de la compétition: au primaire on m'a dit qu'il fallait etre bon pour aller au bon college. Au college on m'a dit qu'il fallait etre bon pour
aller au bon lycée. En seconde, on m'a dit qu'il fallait etre bon pour aller en S. En S, on m'a dit qu'il fallait etre bon pour aller dans une bonne prépa. En prépa on m'a dit qu'il fallait etre
dans les meilleurs pour aller dans une bonne école. En école on m'a plus rien dit (c'était cool), mais en DEA on m'a dit qu'il fallait etre dans les premiers pour avoir une bourse de these. En
these on m'a dit qu'il fallait publier et faire du bon boulot pour avoir une chance d'avoir un poste dans le public plus tard. En post-doc, pareil. Pour avoir un boulot, il faudra que je
sois dans les meilleurs. Je dois avouer qu'apres 25 ans de compétition, j'en ai plein le fion. Ca ne veut pas dire que désormais je refuse toute évaluation. Quand je l'aurai ce poste, si je
l'ai, évaluez-moi autant que vous voulez, virez-moi si je suis naze, mais plus de compétition pendant quelques années por favor: je ne crois pas que j'apprécierai de me dire pendant cinq ans
que le mec juste a cote, ca sera lui ou moi. Cinq ans de période d'essai, a 30 berges, je kiffe pas. J'ai envie d'un boulot fixe, de me poser (ou de bouger mais si je le décide et pas si on me
trimbale aux quatre coins du monde sans me demander mon avis), peut-etre d'avoir un gamin, et qu'on me foute un peu la paix (ce qui ne veut pas dire que je ne bosserai pas consciencieusement,
car je ferai ce qui me plait). Oh, you may say I'm a dreamer, a l'heure de la mondialisation, du MEDEF, de la Chine, du réchauffement climatique et de Cindy Sander, d'oser
prétendre a un CDI payé 2000 euros net a bac plus 10, mais I am not the only one**.
Pour conclure, effectivement le systeme francais a ses faiblesses*** et il y a sans doute moyen de faire mieux. Je ne suis pas sur que la politique actuelle déja en vigueur pour l'éducation nationale (ca ne marche pas bien, donc supprimons des postes et baissons le budget) donnera de tres bons résultats si elle
est appliquée a la recherche (je ne suis pourtant pas fan non plus de l'argument phare de SLR: donnez-nous plus de pognon et
tout ira mieux, du moins quand il est exprimé comme ça). Bref, comme disait Hervé Mariton, député UMP, sur un autre sujet mais ça s'applique a beaucoup d'autres et en particulier a celui-la: "ce
n'est pas parce qu'il faut faire quelque chose qu'il faut faire n'importe quoi".
*Voir le lien donné dans le commentaire pour les motivés (j'y jetterai un oeil aussi).
**Ou si décidément on ne peut pas faire autrement que les américains (ils sont forts ces américains), il faudra adapter les salaires (parce que la flexibilité, ça a sans doute du bon, mais il
faut que les salaires aillent avec... si c'est pour etre flexible mais payé comme du temps ou c'etait sécurisé, je ne vois pas bien l'intéret a part nous la mettre encore plus profond).
***Pour ceux qui pensent que la recherche scientifique française est pourrite: nous sommes 6eme en nombre de publications annuelles (derriere, j'imagine, les USA, le Japon, l'Allemagne, l'UK
et la Chine), et nous dépensons en moyenne deux a trois fois moins d'argent que les USA ou le Japon par publication. Désolé je ne sais plus quelles sont mes sources (ce n'est pas tres
scientifique, certes, mais je pense qu'elles sont fiables, comme dirait Jean-Pierre Elkabbach).
Nous sommes a la rue en terme de brevets, mais comme je l'ai déja souligné, je pense que ca vient avant tout de la frilosité des entreprises.
Les lecteurs