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  • : La vie au labo
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  • : Les pensées - j'ose le mot- diverses d'un jeune scientifique ayant obtenu un poste académique à l'Université, après presque trois années en post-doctorat dont deux au fin fond du Massachusetts. Ca parle de science (un peu) mais surtout du "petit monde" de la science. Et aussi, entre autres, de bouffe, de littérature, de musique, d'actualité, etc. Et de ma vie, pas moins intéressante que celle d'un autre.
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1 mai 2008 4 01 /05 /mai /2008 01:15
Oui, ça faisait longtemps que je vous avais pas bourré le mou avec un petit article sur la recherche bien chiant, mais apres tout c'est mon boulot, et un article du Monde d'aujourd'hui ainsi que nombre de réactions de lecteurs m'ont donné envie de pousser un cri.
Ah, ouh.
Voila, ça va mieux.
Maintenant que la passion est retombée, quelques mots.

Je mettrai l'article en commentaire, mais grosso modo, il fait état d'une étude menée par deux sociologues concluant que "toutes universités et disciplines confondues, les candidats locaux ont dix-huit fois plus de chances que les candidats extérieurs d'obtenir un poste."

Pour ceux qui n'ont aucune idée du mode de recrutements des maîtres de conférences (ou enseignants-chercheurs), le voici expliqué brievement: lorsqu'un laboratoire a besoin d'un poste et que celui-ci est publié, avec profil correspondant, au Journal Officiel, chaque candidat doit envoyer un dossier résumant ses activités de recherche (these, post-doctorat eventuel, publications, congres...) et d'enseignement (TDs, TPs, kholles, cours magistraux...). Les candidats sont ensuite généralement auditionnés par le laboratoire qui établit ensuite un classement, d'ordre disons consultatif. En effet, la véritable audition se fait devant ce qu'on appelle une commission de spécialistes, censée etre indépendante du laboratoire, et c'est elle qui en dernier lieu établit le classement final (qui peut donc etre, en théorie, différent de celui du laboratoire). Apres c'est comme dans tout concours: si le candidat classé premier accepte le poste, tant mieux. S'il préfere aller ailleurs (en supposant qu'il ait éte également classé premier dans un autre laboratoire ou il s'est présenté), le laboratoire prendra le candidat numéro deux, sauf si etc.
On appelle candidat local un candidat qui a fait sa these ou son post-doctorat (ou les deux meme si c'est généralement interdit) dans le laboratoire offrant un poste. Et candidat extérieur, ben quelqu'un d'extérieur, suivez-donc un peu, les deux qui ont lu jusque la.

Bref, l'article conclue que les candidats locaux sont favorisés dans le recrutement, semblant prouver que ce vieux cliché dont on nous rabat les oreilles depuis trente ans est bel et bien une réalité. Soulignons toutefois quelques points litigieux de l'étude menée (tout au moins telle qu'elle est présentée dans l'article, j'avoue ne pas avoir lu les 20 pages*): tout d'abord, les auteurs de l'étude comparent le ratio (locaux postulant/locaux acceptés) avec le ratio (exterieurs postulant/exterieurs acceptés). Mais les locaux n'ayant pas leur chance le savent -soit parce que ce n'est pas la politique du laboratoire (certains refusent de prendre des candidats locaux), soit parce qu'ils sont mauvais - car les directeurs de laboratoires les préviennent généralement avant. Beaucoup se gardent donc de postuler, faisant ainsi baisser le premier ratio par rapport a sa valeur, disons, théorique. D'autre part, l'étude n'est menée que sur des pourvois de postes datant d'il y a au minimum une quinzaine d'années, et semblent postuler que leurs conclusions sont toujours valables actuellement (alors que l'étude montre une tendance a la baisse de cette pratique entre les années 70 et les années 90).
Mais baste, ne contestons pas l'existence de ce phénomene: si vous vous rappelez les modalités de recrutement exposées plus haut, il est aisé de comprendre pourquoi et comment. D'une, les "spécialistes" français dans un domaine donné (les thématiques de recherche d'un laboratoire sont généralement assez ciblées) n'étant pas des milliers, il est relativement fréquent que le directeur de laboratoire connaisse bien a peu pres tous les membres de la commission. Il est également fort probable qu'il ait rendu service aux uns et aux autres quand il était lui-meme membre de la commission machin. Parfois meme, le directeur du laboratoire fait partie de la commission de spécialistes chargé de nommer son candidat... Autre variante: le profil "recherché" par le laboratoire est tellement précis et calqué sur celui du candidat local (il ne manque généralement que la taille et la couleur des cheveux), que, forcément, ce meme candidat local se retrouve classé premier par la commission de spécialistes.
Ainsi, il est courant que le classement de la commission ne contredise pas celui non-officiel émis par le laboratoire.  Et, il est vrai, pour de nombreuses raisons qui ne sont pas toutes mauvaises (je vais y revenir), bon nombre de labos préferent faire confiance a leur candidat local.

Outre la méthodologie contestable évoquée précedemment, il y a quelque chose que semble sous-entendre (au moins par omission) cette étude et qui revient chez de nombreux commentaires de lecteurs, qui m'agace assez fortement. A savoir que le candidat local est forcément un nullos pistonné. C'est le plus souvent absolument faux (tout au moins en sciences dures: je ne connais pas les particularismes de toutes les disciplines).
Le seul cas, a ma connaissance, ou cela se produit: lorsqu'un directeur de labo, plutot reconnu, content de lui et ne souhaitant pas trop se remettre en question, cherche un nouveau larbin qui ne lui fera pas d'ombre, ne cherchera pas trop a innover et connait deja les thematiques et les expériences menées au laboratoire, donc sera sans doute capable de faire quelques trucs meme sans génie (le maitre de conference: des mains pour le directeur de laboratoire: le cerveau). Cela dit, avec la "mondialisation" scientifique, la concurrence dans tous les domaines, les pays émergents etc, cette conception franco-française de la recherche (je suis dans mon coin, je fais mon truc et je me fous de ce qui se passe ailleurs) a tendance a disparaitre, d'autant plus que pour faire de la science de haut niveau, il faut du pognon, donc bien souvent des contrats industriels (si vous croyez que le budget alloué par l'etat suffit pour ce qu'un labo soit compétitif, eh bien non), donc etre innovant (surtout en France ou, les entreprises etant ce qu'elles sont, c'est a dire tres frileuses, il faut savoir etre convaincant).
Donc, la plupart du temps, le candidat local est quelqu'un de compétent. Les candidats extérieurs le sont certes aussi. Mais quand vous avez 25 candidats pour un poste, quand apres toutes les considérations possibles (nombre de publications, post-doctorat(s) a l'étranger, enseignements, lettres de recommandations de tout le ghotta et tutti quanti), il vous en reste 5 a départager avec des dossiers quasi-equivalents, eh bien, il semble humain (sinon légitime) de se tourner vers le candidat local, parce qu'on le connait, parce qu'on sait qu'on s'entend bien avec lui, et qu'il sera efficace rapidement. Ainsi, la commission n'ayant pas de raisons valables de ne pas suivre le classement du laboratoire, le candidat local obtient son poste. Que cela soit ensuite potentiellement un frein a la créativité du nouvel arrivant qui peut rester ainsi cantonné a poursuivre son sujet de these indéfiniment, c'est fort possible, mais c'est un autre débat.

L'autre point qui revient souvent et me sort par les trous de nez, lié au précédent, est ce qu'on appelle "la fuite des cerveaux": de nombreux docteurs s'expatrient, c'est un fait. Cela ne signifie pourtant pas que ceux qui restent en France et sont candidats au recrutement sont les tâcherons, les mauvais restes (les fainéants, oui parce que apres tout, ce sont des aspirants fonctionnaires), les cadors étant partis gagner du pognon ailleurs. Certes, les carrieres d'enseignant-chercheurs sont peu attractives et les postes peu nombreux en France comparativement aux USA, a l'Allemagne ou au Japon. Mais il existe encore des gens (si, si, je vous jure), pour qui le pognon n'est pas la préoccupation majeure. Des gens qui aiment leur boulot, qui sont compétents, mais pour qui l'art de vivre, la famille, le temps libre aussi passent avant le blé. Un exemple: moi (pour la compétence, je m'avance sans doute un peu mais je pense etre a ma place dans un labo, ca semblait aussi etre l'avis de mes directeurs de these et de mon jury). Je pense que le pourcentage de chances pour que je reste aux Etats-Unis apres mon post-doc est a peu pres de 0%. Vous me direz qu'on ne m'a rien proposé non plus, mais je ne postulerai meme pas, bien que le salaire soit probablement le double du salaire français. Mais bon, désolé, les mecs qui font trois boulots et bossent jusqu'a 80 balais pour survivre, les mecs obligés de vendre leur bagnole pour se faire poser des couronnes, ca me botte pas meme si probablement ca ne me concernerait pas vraiment. J'aime bien l'idée de vivre dans un pays ou le social a un peu d'importance, ou ne considere pas encore tout a fait les indigents comme des ratés qui n'ont que ce qu'ils méritent (pour combien de temps?). Et je ne parle pas de choses plus terre a terre comme le foot, le pinard, les bons restos, les centre-villes et les vrais potes (je trouve décidément les relations amicales un peu bizarre ici) etc.  

Derniere chose: je ne suis pas sur de comment ca se passe ailleurs, mais aux US, apres une these et un post-doc, donc vers 30 ans, on peut accéder a un poste de professeur assistant. En gros, deux principales différences avec le poste de maître de conférences français (en dehors du salaire): ce poste est un CDD de 5 ans environ. Pendant 5 ans vous devez monter votre groupe, lever des fonds, publier, innover, et faire mieux que les deux ou trois professeurs assistants qui ont été nommés en meme temps que vous (comme Highlander il n'en restera qu'un)... Grosso modo, vous faites le boulot d'un professeur en France, c'est a dire quelque chose de plus proche du manager que du chercheur. Ainsi, apres environ 7 années de recherche, vous abandonnez la paillasse pour la paperasse. Ca reste de la recherche, puisque vous etes celui qui doit avoir des idées intéressantes a proposer a vos étudiants, mais ce n'est plus vous qui faites les expériences. Et puis, environ 5 ans plus tard, les professeurs du département déterminent si vous obtenez votre poste permanent ou si vous allez voir ailleurs s'ils y sont. En France, outre que le poste est permanent, la transition chercheur-manager se fait plus progressivement (généralement l'enseignant-chercheur est encore chercheur actif jusqu'a son habilitation a diriger des recherches ou sa nomination au poste de professeur, environ dix ans plus tard -moins s'il est tres bon ou s'il préfere ce coté "dirigeant", moment a partir duquel il est censé vraiment commencer a monter des projets et encadrer des étudiants).   
Je dois avouer qu'a 28 ans, j'en ai un peu marre de la compétition: au primaire on m'a dit qu'il fallait etre bon pour aller au bon college. Au college on m'a dit qu'il fallait etre bon pour aller au bon lycée. En seconde, on m'a dit qu'il fallait etre bon pour aller en S. En S, on m'a dit qu'il fallait etre bon pour aller dans une bonne prépa. En prépa on m'a dit qu'il fallait etre dans les meilleurs pour aller dans une bonne école. En école on m'a plus rien dit (c'était cool), mais en DEA on m'a dit qu'il fallait etre dans les premiers pour avoir une bourse de these. En these on m'a dit qu'il fallait publier et faire du bon boulot pour avoir une chance d'avoir un poste dans le public plus tard. En post-doc, pareil. Pour avoir un boulot, il faudra que je sois dans les meilleurs. Je dois avouer qu'apres 25 ans de compétition, j'en ai plein le fion. Ca ne veut pas dire que désormais je refuse toute évaluation. Quand je l'aurai ce poste, si je l'ai, évaluez-moi autant que vous voulez, virez-moi si je suis naze, mais plus de compétition pendant quelques années por favor: je ne crois pas que j'apprécierai de me dire pendant cinq ans que le mec juste a cote, ca sera lui ou moi. Cinq ans de période d'essai, a 30 berges, je kiffe pas. J'ai envie d'un boulot fixe, de me poser (ou de bouger mais si je le décide et pas si on me trimbale aux quatre coins du monde sans me demander mon avis), peut-etre d'avoir un gamin, et qu'on me foute un peu la paix (ce qui ne veut pas dire que je ne bosserai pas consciencieusement, car je ferai ce qui me plait). Oh, you may say I'm a dreamer, a l'heure de la mondialisation, du MEDEF, de la Chine, du réchauffement climatique et de Cindy Sander, d'oser prétendre a un CDI payé 2000 euros net a bac plus 10, mais I am not the only one**.

Pour conclure, effectivement le systeme francais a ses faiblesses*** et il y a sans doute moyen de faire mieux. Je ne suis pas sur que la politique actuelle déja en vigueur pour l'éducation nationale (ca ne marche pas bien, donc supprimons des postes et baissons le budget) donnera de tres bons résultats si elle est appliquée a la recherche (je ne suis pourtant pas fan non plus de l'argument phare de SLR: donnez-nous plus de pognon et tout ira mieux, du moins quand il est exprimé comme ça). Bref, comme disait Hervé Mariton, député UMP, sur un autre sujet mais ça s'applique a beaucoup d'autres et en particulier a celui-la: "ce n'est pas parce qu'il faut faire quelque chose qu'il faut faire n'importe quoi".

*Voir le lien donné dans le commentaire pour les motivés (j'y jetterai un oeil aussi).

**Ou si décidément on ne peut pas faire autrement que les américains (ils sont forts ces américains), il faudra adapter les salaires (parce que la flexibilité, ça a sans doute du bon, mais il faut que les salaires aillent avec... si c'est pour etre flexible mais payé comme du temps ou c'etait sécurisé, je ne vois pas bien l'intéret a part nous la mettre encore plus profond).

***Pour ceux qui pensent que la recherche scientifique française est pourrite: nous sommes 6eme en nombre de publications annuelles (derriere, j'imagine, les USA, le Japon, l'Allemagne, l'UK et la Chine), et nous dépensons en moyenne deux a trois fois moins d'argent que les USA ou le Japon par publication. Désolé je ne sais plus quelles sont mes sources (ce n'est pas tres scientifique, certes, mais je pense qu'elles sont fiables, comme dirait Jean-Pierre Elkabbach).
Nous sommes a la rue en terme de brevets, mais comme je l'ai déja souligné, je pense que ca vient avant tout de la frilosité des entreprises.

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Published by mixlamalice - dans La recherche
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commentaires

tiusha 03/05/2008 15:05

pas vu l'article du Monde mais j'avais lu ce papierL'étude a le mérite de mettre en évidence le phénomène de manière à peu près rigoureuse ce qui faisait défaut jusque là je crois. Même si on peut critiquer quelques points (par exemple, le recrutement de quelqu'un qui a été en post-doc ou ATER dans la même fac ou le meme labo mais n'y a obtenu aucun diplôme est quelque chose de foncièrement différent de celui qui a fait tous ses diplômes au même endroit, voire avec le même prof, pour être ensuite recruté dans le labo qu'il dirige...), elle s'appuie sur une véritable analyse compte tenu des données disponibles...ce que je trouve le plus frappant en France c'est la frilosité de certaines comm de spécialistes qui ont du mal à recruter un inconnu indépendamment de sa valeur démontrée (mieux vaut un local conformiste qu'un extérieur exotique qui va remettre en question certaines choses) et l'abberration de cette stratégie qui consiste à se dire qu'on va construire un bon labo (parce que l'intention existe, souvent) en se limitant à recruter les gens du coin qui pensent comme soi.... enfin on pourrait en dire long sur le sujetbonne chance à toi

mixlamalice 03/05/2008 17:34


Merci pour ton commentaire (bien vu l'autre point discutable de l'etude que je n'avais pas remarque sur le non  distinguo post-doc et thesard). C'est vrai que le cote souvent tres parisien des
commissions favorise les parcours type diplome ENS ou X ou ESPCI puis these dans un des quelques bon labos parisien puis post-doc chez un des quatre-cinq noms de Harvard ou du MIT (groupes de 100
etudiants et plus)... Du coup, le mec tres bon mais qui est passe par la fac puis par une these dans un labo moins repute en province et un post-doc dans un endroit moins sexy a probablement besoin
de prouver beaucoup plus. 
Allez, je ne m attarde pas plus, il y a effectivement beaucoup a dire sur le sujet, bon week-end. 


mixlamalice 01/05/2008 04:46

L'article du Monde en question:A l'université, on recrute entre soi. Souvent dénoncée, l'endogamie du monde académique n'avait jamais été quantifiée. Pour la première fois, deux sociologues, Olivier Godechot, chercheur au CNRS, et Alexandra Louvet, doctorante, ont calculé l'ampleur du phénomène qui amène les universités à privilégier systématiquement le recrutement de leurs anciens docteurs à des postes d'enseignants-chercheurs (maîtres de conférence et professeurs).Plan
Ces travaux, consultables sur le site Internet La vie des idées, sont éloquents. Toutes universités et disciplines confondues, les candidats locaux ont dix-huit fois plus de chances que les candidats extérieurs d'obtenir un poste. Pour certaines disciplines ou universités, ce facteur peut atteindre 50 voire 500 ! Ce "localisme" ne poserait pas problème s'il ne battait en brèche les principes d'équité entre les candidatures. Il soulève à plus long terme la question de la qualité de l'enseignement et de la recherche universitaires.
Aucune discipline n'y échappe. Il n'est pas l'apanage des sciences humaines, dont la valeur des travaux est souvent jugée plus subjective. Si la philosophie semble la discipline la moins endogame, l'informatique, la chimie et les sciences de l'ingénieur privilégient la cooptation. "La dépendance de la recherche à l'égard d'équipements lourds et rares situés dans un petit nombre de laboratoires peut conduire à des phénomènes d'immobilité", analysent les auteurs de l'étude.
De même, les sciences de l'ingénieur ou de la chimie, propices au développement de partenariats locaux avec des industriels, favoriseraient une certaine sédentarité. L'étude permet aussi de dresser une typologie des universités. Les établissements parisiens sont ceux qui favorisent le moins les recrutements locaux. Les petites universités de province, de création récente, qui produisent moins de docteurs sont les plus enclines à avoir recours à cette pratique.
A partir de la base des 212 987 thèses soutenues en France entre 1972 et 2000, et après de multiples recherches croisées, qui leur ont permis de reconstituer les parcours de 13 000 docteurs devenus directeurs de thèse, les auteurs montrent que cette pratique courante a été en forte croissance jusqu'à la fin des années 1980. Jusqu'à présent, le phénomène s'appréhendait à l'aune des enquêtes publiées par le ministère de l'éducation nationale. A première vue, le recrutement local des enseignants-chercheurs n'apparaissait pas comme un problème. Entre 2002 et 2007, selon ces statistiques, 30 % des maîtres de conférence étaient recrutés par l'université qui leur avait délivré leurs diplômes de doctorat.
La réalité est plus complexe. " Les chiffres produits par le ministère permettent en réalité seulement de mesurer la part du recrutement local mais pas le localisme, c'est-à-dire de la préférence systématique pour les candidats locaux, explique Olivier Godechot. Ainsi, un candidat local avait 12 fois plus de chances d'obtenir un poste qu'un autre sur la période 1972-1976 ; c'était 24 fois plus entre 1987 et 1991", souligne le chercheur. Le plus grand nombre d'établissements produisant des docteurs et, par ricochet, l'augmentation des candidatures extérieures ont conduit les universités à favoriser encore plus les locaux.
A partir du milieu des années 1990, des associations de doctorants et d'enseignants-chercheurs ont dénoncé la cooptation. Des pratiques plus transparentes ont aussi été mises en place. Ces deux raisons ont, selon les auteurs, contribué à freiner l'expansion du localisme.
 
Malgré ses limites, l'évaluation a le mérite de susciter le débat sur un phénomène encore tabou dans l'université. "Le localisme n'est pas la seule forme d'autorecrutement, considère Olivier Godechot. Les réseaux d'anciens issus de la même école ou université, la proximité personnelle avec le jury, peuvent produire les mêmes travers." Pour le chercheur, des régulations permettraient de rendre plus juste le recrutement : l'interdiction faite à une université de recruter comme maître de conférence un candidat qui a obtenu le doctorat en son sein depuis moins de quatre ans, par exemple.
Les dispositions de la loi sur les libertés et responsabilités des universités (LRU) sont moins radicales. Les anciennes commissions de spécialistes sont remplacées par des comités de sélection ouverts à des membres extérieurs de l'université. Reste à savoir si elles réussiront à limiter le localisme comme l'ont toujours défendu les partisans de la réforme ou à ne développer que d'autres formes de clientélisme.

Catherine Rollot