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  • : Les pensées - j'ose le mot- diverses d'un jeune scientifique ayant obtenu un poste académique à l'Université, après presque trois années en post-doctorat dont deux au fin fond du Massachusetts. Ca parle de science (un peu) mais surtout du "petit monde" de la science. Et aussi, entre autres, de bouffe, de littérature, de musique, d'actualité, etc. Et de ma vie, pas moins intéressante que celle d'un autre.
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20 août 2008 3 20 /08 /août /2008 19:27

J'ai coutume de dire que, plus que le succes critique ou commercial immédiat, le véritable juge de paix de la qualité d'une oeuvre est le Temps (ou l'Histoire si vous préférez). Seule la postérité permet d'accorder les adjectifs génial, majeur, révolutionnaire et autres superlatifs au mot art. Et de lui mettre une majuscule.
Généralement, cela se produit lorsque succes critique et populaire finissent par coincider. La durée est donc variable, le phénomene peut etre quasi-immédiat (Victor Hugo), post-mortem (Van Gogh) ou bien ne jamais arriver (qui se souvient des peintures d'Adolf Hitler, hein?).
Il existe quelques exceptions a cet axiome de la postérité: je soupçonne qu'Ulysse de Joyce, joyau du courant de conscience, n'a jamais eu de succes populaire majeur. Probablement que meme les universitaires qui en parlent le plus ne se le sont pas tous farci. Des exemples de succes commercial sans succes critiques, lorsqu'ils sont étendus sur plus d'une génération, sont plus difficiles a trouver. La plupart des critiques, qui ont oublié d'etre cons, peuvent concevoir que quelques millions de blaireaux, moutondepanurgisme aigü, puissent se ruer tous en meme temps sur la meme fiente: les exemples actuels sont nombreux, de Harry Potter en passant par Da Vinci Code ou encore Christophe Maé. Cependant, quand la popularité ne se dément pas au fil des décennies voire des siecles, la Critique finit par se dire que, peut-etre, elle a raté quelque chose de majeur, et révise son jugement. Bref, en quelque sorte, l'application artistique du "you can fool some people some times, but you can't fool all the people all the time".

Je souhaite ici évoquer une exception plus rare: ou quand le succes critique et populaire d'un livre me semble incompréhensible. J'ai lu récemment "Au coeur des ténebres" de Conrad. Conrad, anglais d'origine polonaise, est l'un des écrivains majeurs du début du 20eme siecle, qui a influencé d'autres grands auteurs tels que Graham Greene ou Ernest Hemingway, et a popularisé le roman d'aventures ainsi que des héros plus sombres qu'a l'accoutumée.
Au coeur des tenebres est sans conteste sa nouvelle la plus célebre, qui a notamment inspiré Coppola pour Apocalypse Now ou encore Iron Maiden dans une chanson éponyme de l'album X-Factor. Avouez que ce n'est pas rien.

Eh bien, parlons cru parlons vrai, je dois dire que j'ai trouvé ça tout bonnement a chier par terre.
Il ne se passe rien pendant 130 pages sur 150 (un marin arrive au Congo puis descend le fleuve sur un bateau). A la fin ils tombent sur un vieux fou, Kurtz, en train de crever, qui regne en tyran sur une tribu locale. Le tout est décrit dans un style, a la traduction tout au moins, alambiqué et pénible (apres tout, des fois, quand c'est bien écrit, on peut tolérer qu'il ne se passe rien), avec des relents de colonialisme classiques pour l'époque. Je ne comprends pas que le personnage de Kurtz ait marqué tellement de gens estimables, étant donné qu'on ne le voit que dans les dix dernieres pages du livre, qu'il est a l'article de la mort et gateux. Quelques anecdotes éparpillées ci et la sont censées foutre les jetons en rendant la noirceur de son ame, mais bon, 100 ans apres, c'est un peu comme regarder l'Exorciste ou Orange Mécanique (deux autres exemples d'oeuvres cultes qui selon moi n'auraient pas du passer le cap du temps...): en trois mots comme en mille, ça a vieilli. Plutot mal. *

Donc, cette exception personnelle a ce jugement non moins personnel le confirme-t-il ou au contraire dois-je revoir mon schéma de pensée? Le doute me taraude. 

Il a tendance a disparaitre quand, par exemple, je m'aperçois que 
Christine Angot racontant ses fornications avec Doc Gynéco ("d'accord mais attention, te trompe pas de trou") dans un style illisible plus plat qu'une sole passée sous un 33 tonnes ("J'ai besoin de l'amour. J'ai besoin de voir quelqu'un de près pris par l'amour, quelqu'un de près mû par l'amour, heureusement encore que j'inspire l'amour. Que ça m'est arrivé dans ma vie d'inspirer l'amour. Mais vraiment l'amour. Heureusement encore. Sinon je ne saurais toujours pas ce que c'est que l'amour. Je sais, je le vois, je le vois, c'est beau, et j'aime passionnément celui que je vois aimer parce que c'est si beau, si beau, si mystérieux. Alors ne pars pas, par pitié ne pars pas, mon objet précieux, mon amour.Tu me retires tout si tu t'en vas. Ne pars pas mon petit objet précieux, je t'en prie. C'est si beau, si beau, si beau. Moi qui ne savais pas ce que c'était tu m'apportes un si joli cadeau. Mon amour. C'est si beau, tu m'apportes un si joli cadeau." Ca dure 200 pages, n'en jetez plus), Christine Angot donc, va encore avoir un best-seller a son actif et vit sans doute tres confortablement de son absence totale de talent.
Apres tout, peut-etre inscrira-t-elle son nom dans l'Histoire comme l'un des pionniers d'une nouvelle race d'écrivains n'ayant rien a dire et par-dessus le marché ne sachant pas écrire. C'est vrai que c'est a la mode. Mais cela passera-t-il le cap du temps?
Comme la "culture" est désormais un bien de consommation jetable, on peut espérer que non: on ne se souvient déja plus du groupe a la mode d'il y a six mois, mince comment ils s'appelaient déja avec leurs meches et leurs jeans slims? Alors, Angot dans cent ans, vous pensez... D'un autre coté, depuis les conneries a la Duchamp du type tout est art, et encore plus a l'heure de la télé-réalité et d'Internet ou l'on se sent presque tous obligés d'avoir un
avis qu'on estime pertinent sur des sujets qui nous sont pourtant aussi familiers que la fondue savoyarde a un texan, la norme n'est plus d'avoir du talent pour faire une carriere artistique. On peut donc craindre le pire: dans l'immonde tas de semi-vedettes médiatiques actuelles, il y a peut-etre un futur panthéonisé.

En attendant, tous les aigris dans mon genre n'ont rien d'autre que se foutre de la gueule d'Angot et autres Ana Gavalda pour supporter leurs propres échecs. Ca change rien et c'est pas vraiment beau joueur mais ça soulage.
 

* J'ai une petite explication a ce succes: le titre, lui, est frappant, est plus encore en anglais (Heart of Darkness). On imagine tout de suite de quoi ça va parler, i.e. la noirceur potentielle de l'ame humaine. On n'oublie pas ce titre, meme sans avoir lu la nouvelle, et mieux encore, meme apres l'avoir lue. Bref, tout serait dans le titre. Un peu court jeune homme?

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Published by mixlamalice - dans Littérature
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commentaires

mixlamalice 29/08/2008 16:04

C'a l'air encore mieux quand c'est lu avec passion:
http://www.lemonde.fr/web/video/0,47-0@2-3260,54-1089154,0.html

mixlamalice 21/08/2008 21:58

Un petit commentaire annexe sur les novateurs stylistiques tels Joyce et Proust: autant j'aime bien lire des analyses littéraires (quand c'est fait de maniere pédagogique et pas universito-pompeuse) sur la place du narrateur dans le récit et sur les différentes conceptions par les écrivains au fil de l'Histoire (entre le narrateur omniscient du romantisme au narrateur "invisible" ou n'en sachant pas plus que le lecteur, en passant par le courant de conscience etc), autant quand je lis un roman ce sont des considérations qui ne me touchent pas vraiment: a vrai dire je ne remarque pas ce genre de choses. Le fait qu'un roman me plaise ou non est au dela (ou en deça), meme si apres coup j'aime bien savoir qu'un écrivain a réfléchi longuement avant d'écrire (c'est la ou je me dis que je n'écrirai jamais de romans, et que d'autres feraient bien de s'abstenir aussi, mais c'est un autre probleme). Bref, a mon sens, meme si la forme est d'importance et si l'un est l'autre sont nécessaires pour atteindre les sommets, le fond primera toujours.  

Ch'Tom 21/08/2008 19:31

Après tout dépend de ce que l'on appelle un succès intemporel. Je suis
sans doute inculte, mais si Conrad avait déjà effleuré mes tympans, je
n'aurais pas été capable de sortir un seul titre de roman. Orange
mécanique ok je connais mais c'est plus récent, associé à un mode de
consommation passif (j'ai du le regarder un soir ou il n'y avait rien
de plus emballant à la télé), et je suis pas sur que ma caissière l'ai
vu elle. Même remarques pour l'Exorciste à peu de choses près (je ne
l'ai pas vu d'ailleurs). En ce qui concerne Dumas, on sait qu'il voyage
bien dans le temps ; son succès populaire actuel n'est pas forcemment
au top, mais c'est sans doute à tort car effectivement il se lit et
relit très bien.Ce
qui m'amène à reformuler plus ou moins ton post, j'espère en précisant
un peu. Quels sont les facteurs qui font que le succès à la fois
critique et populaire traverse le temps de façon durable ? Pour le
succès critique ou plutôt devrait-on dire le succès associé à la frange
intellectuelle, on peut voir que l'oeuvre accède en général à ce statut
en étant parmi les précurseurs. Oui mais pourquoi connaît-on plus Van
Gogh que Gauguin ? Peut-être parce que Gauguin n'a pas finit fou avec
un lobe de moins. On notera que dans les oeuvres incontournables au
sens historique, c'est à dire celles dont on sera obligé de parler dans
les cours d'histoire de l'art, il doit y avoir assez peu de One-Shot (à
vérifier quand même), et c'est souvent plus l'oeuvre générale de
l'artiste qui est prise en compte qu'un seul élément. Pour le
coté intemporel de la consommation de l'oeuvre d'art par le quidam,
on peut déduire simplement que l'oeuvre fait appel à une perception de
l'observateur qui dépend assez peu des variations de la société. Soit
la forme est toujours d'actualité (j'ai assez peu de tableaux chez moi
mais je lis toujours des romans d'aventure), soit l'oeuvre apporte son
propre contexte sans en sortir. Ce que tu as identifié comme étant le
problème d'Orange Mécanique. Abstraction faite de la façon de filmer,
il n'est pas choquant de voir les costumes d'époque. Par contre les
personnages qui sont en décalage par rapport à l'époque sont perçu
différemment aujourd'hui. Et oui, ils sont ridicules. Par contre quand
tu lis Monte Christo, tu n'a pas de mal à t'immerger. Ca me fait le
même effet quand je lis de la vieille SF : si l'auteur a été très
précis dans ses descriptions, ça fait desuet. Si il a choisis un mode
descriptif qui fait plus appel à limagination, on peut relire des
oeuvres des années 60 sans se rendre compte de l'époque à laquelle cela
a été écrit. En fait, si Dumas n'avait pas écrit Monte Christo à
l'époque, il pourrait être écrit de nos jours.En espérant ne pas avoir sorti trop de conneries.

mixlamalice 21/08/2008 21:38


Effectivement par succes commercial je n'entends pas nécessairement un livre comme Da Vinci Code que meme Monsieur Durand qui ne lit qu'un livre par an a lu. Je voulais plutot dire par la un
livre réédité depuis sa sortie, disponible facilement a la Fnac sans avoir a le commander en version originale brochée, et connu de ceux qui s'intéressent un minimum a la littérature (non
qu'ils l'aient forcément lu mais ils savent de quoi ça parle). Bon, comme je l'ai dit plus haut, c'est une définition un peu vague: Joyce et Proust ont révolutionné la littérature dans le sens
qu'ils ont influencé beaucoup de ceux qui "pensent" la littérature, voire d'écrivains dans leur façon d'écrire, mais comparativement a Dumas ils restent peu lus du  public.
Du coup, on en vient selon moi a la nuance entre une oeuvre de génie, quelque chose de plus fort que celui qui l'a écrit, intemporelle, et une oeuvre qui a changé son époque, qui a changé des
conceptions esthétiques bien ancrées mais qui, hors contexte historique, n'est plus vraiment au top. Pour moi ça ne dépend pas forcément de l'auteur mais ça peut tres bien etre quelque
chose qui le dépasse ("la visitation du souffle d'en haut", i.e. l'inspiration divine ou ce que tu veux): Hugo ne se prenait certes pas pour de la merde, mais je ne pense pas qu'il s'imaginait
que 150 ans apres dans les provinces reculées du Japon les gens sauraient qui sont Cosette et Gavroche. Le Comte de Monte-Cristo pourrait etre écrit aujourd'hui, mais sans Dumas ça
ne serait pas pareil: les romans d'aventure de Christian Jacq bon, c'est quand meme un cran en-dessous. De meme, Macquet, le negre de Dumas quand il s'est essayé a écrire pour son compte, a
vite fait regagné les oubliettes de l'histoire littéraire. Au bout d'un moment, le talent entre en jeu.
L'oeuvre de Conrad ferait donc plutot partie de la deuxieme catégorie, mais je dois avouer que si Hemingway et Greene ne m'avaient pas dit la derniere fois qu'on a bu un café qu'ils trouvaient
Joseph super baleze, je n'aurais rien remarqué, et je me serais abstenu de lire son bouquin. Enfin, ça me fera peut-etre mourir moins con.

Sinon ton allusion a la culture "passive" pour parler du cinéma me fait penser a une réflexion que je me faisais sur le theme: pourquoi la littérature surpassera-t-elle toujours le cinéma? C'avait
trait au caractere actif de l'une comparé au caractere passif de l'autre. Je sais pas si j'en ai déja parlé sur ce blog, faudrait que je vérifie. Et puis j'avais un autre truc a commenter mais j'ai
oublié.


Ramon 21/08/2008 12:51

Dans l'ensemble j'adhère à tes idées, en particulier au sujet de Duchamp, par contre le film "Orange Mécanique", vu et revu de nombreuses fois, m'a profondément imprégné. Mais sur un plan esthétique uniquement!Et pas tout le film! Après je conçois que quelqu'un de ton âge le trouve chiant, ce qu'il est sûrement! 

mixlamalice 21/08/2008 15:11



Bon en fait, c'est pas que j'ai trouvé le film chiant, c'est juste que je l'ai trouvé nettement plus ridicule que choquant, malheureusement pour lui. Des mecs en pantalon moule-bite maquillés qui
parlent comme des singes, ils ont beau etre méchants, j'ai plutot tendance a me foutre de leur gueule qu'a avoir peur d'eux. Je trouve justement que c'est l'esthétique du film qui a tres mal
vieilli (comme pour l'Exorciste). En partie aussi parce que, depuis 10 ans, voir un viol, un passage a tabac a l'écran, c'est monnaie courante et ça ne choque plus personne, ou plutot ça ne
suffit plus a rendre un film choquant (contrairement a fumer une clope qui suffit a un film pour se faire interdire aux moins de 13 ans aux US).



Ch'Tom 21/08/2008 10:04

Pour Heart of Darkness, L'Exorciste ou Orange Mécanique, à mon humble avis, c'est comme un tournesol de Van Gogh. C'est une pièce historique à replacer dans son contexte, il y a de quoi se faire une bonne branlette intelectuelle, mais si ce n'était le prix, je préferrerais encore foutre une croute qu'à recopié ma mère dans mon vestibule d'entrée. Leur valeur actuelle tient en grande partie à ce qu'ils ont été précurseurs, ou partie intégrante de l'oeuvre d'un artiste précurseur. La consommation de ces oeuvres en dehors de ce contexte peut-être effectivement ardu. Après, si tu aimes les tournesols peints avec des couleurs fades....

mixlamalice 21/08/2008 15:08



Certes, il faut replacer l'oeuvre dans son contexte, mais d'autres oeuvres restent elles intemporelles (par exemple, le Comte de Monte-Cristo, ça continue a envoyer de la rillette et personne ne
se dit que ça fait daté). Bref, il y a peut-etre la de quoi affiner un peu ma théorie: le Temps ne discrimine pas seulement les oeuvres géniales ("la visitation du souffle d'en haut" comme disait
Hugo qui lui aussi aimait s'astiquer), mais aussi celles qui ont innové, révolutionné, inspiré les génerations futures, que ce soit pour le meilleur et pour le pire (ça expliquerait Duchamp
ou Joyce).