Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Présentation

  • : La vie au labo
  • La vie au labo
  • : Les pensées - j'ose le mot- diverses d'un jeune scientifique ayant obtenu un poste académique à l'Université, après presque trois années en post-doctorat dont deux au fin fond du Massachusetts. Ca parle de science (un peu) mais surtout du "petit monde" de la science. Et aussi, entre autres, de bouffe, de littérature, de musique, d'actualité, etc. Et de ma vie, pas moins intéressante que celle d'un autre.
  • Contact

Profil

  • mixlamalice
  • Misanthrope optionnellement misogyne et Esprit Universel.

Recherche

23 octobre 2008 4 23 /10 /octobre /2008 17:33
J'ai expliqué dans un article précédent que la chose la plus importante qu'un éleve moyen retirait de ses deux ou trois années de prépa n'était pas franchement des connaissances scientifiques mais plutot une méthodologie lui permettant d'etre efficace dans le travail.

Je souhaiterais ici aborder l'apprentissage majeur des années école d'ingénieur: le "pipot". Le pipot consiste a etre capable d'etre crédible lors d'un examen (écrit, oral, ou rapport), sur un sujet qu'au fond, on ne comprend pas franchement, parce qu'au lieu de bosser on a préféré faire autre chose (i.e., en école d'ingénieurs, boire de la biere). Attention, ce n'est pas si facile, et c'est tres différent de raconter n'importe quoi, meme si ça peut dans certains cas extremes s'en rapprocher.
Cela nécessite quand meme d'avoir compris un minimum, sinon ça finit par se remarquer. Cela nécessite d'etre capable de trouver l'information essentielle et de broder dessus, en restant suffisamment vague pour que l'absence de connaissances et de compréhension ne soit pas trop flagrant, mais sans l'etre trop pour que ça ne soit pas flagrant. Cela requiert aussi un certain "sens physique", a savoir une certaine intuition, ou habileté a raisonner (par analogie notamment) qui vous évite de raconter trop de conneries. Le but final étant bien entendu d'éviter d'avoir a retaper l'examen, bref, d'etre assez crédible pour que les 5 ou 10 personnes vraiment allergiques a la matiere se retrouvent derriere vous.
Bref, pour etre plutot bon a ce petit jeu, 3 années sont bien nécessaires: elles portent leurs fruits lorsqu'en master par exemple, on se retrouve confronté a des gens qui n'ont pas été soumis a cet apprentissage: des gens qui lorsqu'ils ne sont pas surs de savoir, se taisent ou avouent betement qu'ils ne savent pas.

Quelques années dans le domaine de la recherche plus tard (et quelques mois dans le monde industriel), je me rends compte que finalement, l'aptitude au "pipot" est une qualité fondamentale.
C'est elle qui vous permet d'obtenir des financements: lorsqu'il faut pondre un rapport de 15 pages sur des expériences qu'on compte mener tout en ne sachant pas si ça va marcher ni si ça marche ce qu'on va bien pouvoir en tirer, ce n'est pas si facile d'etre crédible. Il faut etre capable de citer les bons articles, de rentrer suffisamment dans les détails pour faire croire qu'on maitrise le sujet, et d'avoir l'air convaincu qu'on va révolutionner la science.
C'est également le "pipot" qui va donner de la profondeur a vos prestations lors de conférences, mais aussi lors de l'écriture d'articles ou de discussions avec d'autres chercheurs, surtout si ils sont nettement plus balezes que vous dans le domaine. Globalement, je ne sais pas si les gens sont dupes (ce qui serait un peu grave) ou s'ils font semblant parce que de leur coté ils font pareil (ce qui serait un peu grave aussi, finalement). Probablement un peu des deux, selon que les gens en question sont persuadés de leur importance ou plus détachés.
En tout cas, le pipot a la sauce scientifique me semble quand meme plus crédible que le pipot a la sauce managériale: il n'y a pas de camemberts dans nos présentations, et on pratique moins la novlangue franglaise pour crétin a cravate et attaché case amateur d'esbroufe.

Une remarque conclusive: il y a quelques petites différences entre le "pipot" professionnel et le "pipot" étudiant, cependant. Dans le monde de la recherche, il faut parfois savoir admettre qu'on ne sait pas. En effet, il suffit de peu de choses pour que vos auditeurs se rendent compte de votre faiblesse et vous sautent sur le rable, alors qu'avouer qu'on ne sait pas est mieux perçu: les chercheurs sont le plus souvent éminemment conscients de l'impossibilité de tout savoir, mais ils n'aiment pas qu'on leur raconte des conneries. Selon l'estime qu'ils vous portent, ils penseront soit que c'est involontaire et que donc vous etes incompétent, soit que c'est volontaire et que vous essayez de les blouser. Dans les deux cas vous passerez un sale quart d'heure. 
Au contraire, lors d'un examen, vous pouvez toujours tenter le coup d'une explication "avec les mains" en misant sur votre sens physique. Bon, cela va énerver certains correcteurs surtout si vous appliquez cette méthode a toutes les questions et que vous vous plantez a chaque fois (si vous etes de toute façon suffisamment en détresse pour vous y risquer, vous n'avez probablement pas grand chose a perdre), mais dans certains cas, ça peut efficacement remplacer un "je sais pas" aux effets généralement dévastateurs. J'ai rencontré dans ma courte carriere quelques thésards qui lorsqu'ils présentaient leurs travaux, se croyaient visiblement toujours en période d'examens, et finissaient par se faire défoncer a force de raconter des conneries plutot que d'admettre leur ignorance (ça arrive moins chez les chercheurs plus vieux, parce que ce genre de thésards n'arrive généralement pas au stade de chercheur, a mois d'avoir appris sur le tas les rudiments du "pipot").
Un autre élément essentiel du "pipot" dans le monde académique est la capacité a savoir écouter, surtout si votre interlocuteur est un ponte qui sait ce qu'il raconte. Ca a certains points communs avec l'attitude que l'on peut observer lorsqu'on participe a une discussion totalement inintéressante, notamment silences et hochements de tete approbateurs, mais il y a une différence fondamentale: il faut vraiment écouter et essayer de piger. La encore certains thésards un peu trop scolaires ne savent pas la fermer a bon escient: autant un enseignant apprécie généralement un étudiant enthousiaste meme s'il n'est pas tres doué, autant la plupart des chercheurs n'appécient pas d'etre interrompus par un étudiant qui en deux phrases leur prouve illico qu'il n'a rien bitté a ce qu'ils ont raconté lors de la derniere demi-heure.

Bon c'est pas tout ça mais j'ai une conf''dans moins d'un mois, et un bon pipot, ça se prépare.  

Partager cet article

Repost 0
Published by mixlamalice - dans La recherche
commenter cet article

commentaires

mixlamalice 24/10/2008 21:19

Une nouvelle venue: bonjour.Oui, ça arrive mais sur le long terme, pour continuer a vendre, il faut aussi que le coté marketting repose sur des vraies compétences scientifiques.

Miss Gourmandise 24/10/2008 19:46

ça ne serait pas du pipot tout ça ;-) en tout cas des fois la recherche vire plus au marketing qu'à autre chose pour la seul fin de vendre des idées...

Ch'Tom 24/10/2008 14:52

Le truc, c'est que le pipot scientifique, c'est pas un vrai pipot. C'est une hypothèse qui tient plus ou moins la route, et selon le point auquel tu as besoin du gars en face, tu vas plus ou moins cacher les doutes que tu as sur l'absolue objectivité de ce que tu racontes. Un étudiant pipote alors qu'il sait qu'il y a un moyen de prouver ce qu'il devine. Un thésard ou un chercheur, il pipote pour défendre son point de vue au moyen d'un fasceau plus ou moins resseré de présomptions. Je viens de finir de rédiger ma thèse à l'orthographe près, il y a bien une dizaines de paragraphes où il est possible que je sois à côté de la plaque. Mais compte tenu des résultats que j'ai ou de la biblio, j'ai formulé l'hypothèse qui parraissait à moi et mes boss, la plus vraisemblable, parce que ça ne se fait pas d'écrire, "là, franchement, je suis pommé". Ce qui est marrant, c'est quand tu fais une courbe, que tu en donne une interprétation probable, que tu en fais une autre, t'aperçois que tu as fait une erreur de signe sur la première, et que tranquillement en 30mn, tu viens de trouver une interprétation tout aussi logique et probable au comportement opposé. Certes, ce n'est pas entièrement la même chose de spéculer sur les résultats d'une manip dont tu n'as même pas encore les plans. Cependant, si tu montes un projet, c'est dans un but précis, tu dois bien pouvoir avancer le type de résultats que tu attends et leur conséquences si tu veux un budget. Et du coup imaginer, inventer, anticiper, et en général décrire un monde magnifique où ta manip va donner exactement les résultats que tu désires qui, étrangement, correspondent parfaitement avec ce qui est requis pour se voir octroyer le poste, le financement, le thésard. Mais je trouve que l'emploi du terme "pipot", même si il traduit assez bien la frustration du chercheur qui adorerait pouvoir formuler la vérité, preuve à l'appui, nous fait tous passer pour des charlatans aux yeux du profane. Il ne s'agit pas de mentir. Il s'agit juste de ne pas trop insister sur les zones floues, parce que la concurrence peut être rude, qu'on a besoin de moyens pour bosser (on ne parle pas de salaires, nous on est là par vocation), qu'on vient de passer 75 heures cette semaine a obtenir cette malheureuse courbe, et que ce serait con de se faire doubler par ce blaireau qui lui n'a pas eu le scrupule de dire que sa manip, elle a marché une fois et que depuis il a été sufisamment prudent pour ne pas retenter sa chance.

mixlamalice 24/10/2008 15:38


J'ai bien précisé que le pipot scientifique n'était pas équivalent a raconter n'importe quoi. J'ai appelé ça pipot pour la touche d'humour (j'ai oublié le smiley). Mais comme tu le dis,
arrive un point ou tu arrives a trouver deux justifications crédibles a des résultats opposés... la on en est pas loin. Et puis en école d'ingé, quand on rédige 15 pages de compte-rendu pour un TP
ou on a tout juste fait les manipes et absolument rien pigé, le terme est me semble-t-il bien choisi. 
Je sais plus quel gars a dit que la science apprenait par-dessus tout a douter, c'est écrit au-dessus de l'école. A mon avis rien de plus vrai, mais bien sur, pour obtenir du flouze, réussir a
soutenir, a publier ou faire une carriere scientifique respectable (avec un salaire permettant d'etre proprio d'un placard), il faut un peu les cacher, les doutes.


Chrisos 24/10/2008 10:15

je suis d'accord avec toi!en recherche, l'honnêteté intellectuelle est très importante.il vaut mieux dire, je ne sais pas, mais je vais me renseigner, plutôt que de sortir des conneries.quand on parle vraiment de son sujet de prédilection, et qu'on est en face d'une colle, on peut, en fonction de l'interlocuteur, tenter un bluff ou un blind guess. Si l'on est reconnu comme l'expert et que l'interlocuteur reconnait notre expertise, ça passe bien sur plus facilement.rien de plus énérvant que les gens qui n'ont que des certitudes et qui veulent des choses simples et rapides!xTL   

mixlamalice 24/10/2008 15:31


Bon apres c'est comme partout y a des chercheurs qui se croient plus malins que tout le monde et qui ont du mal a admettre qu'ils ne pigent rien a la question (ça se voit surtout dans les labos qui
sont a l'interface entre deux sciences).
Mais il faut savoir un peu "vendre" ses sujets, ses hypotheses, ou son absence de doutes, vu que la plupart de ceux qui décident des budgets font justement partie des gens qui n'ont que des
certitudes et qui veulent des choses simples et rapides. J'exagere un peu la (les dossiers sont souvent examinés par des "spécialistes", mais en fait ils ne le sont pas toujours, et quand de
plus ils ont 10 dossiers a référer en 1 mois...)