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  • : La vie au labo
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  • : Les pensées - j'ose le mot- diverses d'un jeune scientifique ayant obtenu un poste académique à l'Université, après presque trois années en post-doctorat dont deux au fin fond du Massachusetts. Ca parle de science (un peu) mais surtout du "petit monde" de la science. Et aussi, entre autres, de bouffe, de littérature, de musique, d'actualité, etc. Et de ma vie, pas moins intéressante que celle d'un autre.
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12 juin 2009 5 12 /06 /juin /2009 00:16
Chose promise, chose due, un petit papier sur le localisme à l'Université, à savoir la propension des laboratoires français à recruter des candidats dits "locaux", au détriment des "'extérieurs".

J'en avais déjà parlé ici, suite à un papier du sociologue Godechot qui analysait le phénomène et avait fait couler pas mal d'encre. Le fond de mon propos n'a pas beaucoup changé, il est sans doute un poil plus mesuré, même si je continue à trouver l'étude un peu biaisée dans son modus operandi et dans ses conclusions... (c'est à mes yeux de profane, souvent le défaut des études sociologiques: les résultats sont très fortement corrélés au protocole expérimental, dont il faut vraiment préciser les limites: la tentation est grande de surinterpréter les résultats obtenus et d'en tirer des conclusions beaucoup trop générales. Vous me direz, ce défaut se retrouve de plus en plus dans les sciences dures, mais baste, fin de la parenthèse).

Tout d'abord, il me semble (ce que l'étude, dans mon souvenir, ne fait pas très bien), qu'il faut expliciter ce que l'on entend réellement par candidat local. Le candidat local, El Gringo, c'est un peu comme le croquemitaine: personne ne sait vraiment à quoi il ressemble mais il fout les jetons à tout le monde. Essayons donc de clarifier un peu la situation:
Un candidat qui a obtenu son doctorat et fait un post-doctorat ou un ATER dans le laboratoire qui recrute est, je crois qu'on peut être d'accord là-dessus, un candidat local. De même, un candidat ex-doctorant du labo qui a été envoyé six mois chez des copains pour la touche crédibilité et parce que la place était pas encore disponible, est un local.
Mais un ex-doctorant qui a eu plusieurs années d'expériences dans d'autres laboratoire est-il toujours considéré comme "local"?
De même, est-ce qu'un candidat qui a eu son doctorat dans le laboratoire A, et se fait recruter dans le laboratoire B où il fait actuellement son post-doctorat est local?
Si l'on ne considère que les deux premières catégories, j'aurais tendance à penser que le phénomène n'est pas si fréquent que ça et se limite aux deux cas suivants: les petits labos de province 100% endogames, qui raisonnent en terme de "retour sur investissement", et les labos caricaturalement mandarinaux où le big boss aime bien recruter les poulains qu'il a lui-même formés, pas trop indépendants d'esprit et serviables. Comme tout le monde je n'apprécie pas cet état de fait, je le considère juste assez minoritaire (et de plus en plus maintenant que les laboratoires sont contrôlés assez fortement en terme de production scientifique, et donc moins enclins à recruter une tâche juste par "fidélité"). Et puis, je pense qu'il est assez facile, en se renseignant un peu - consultations du Web of Science, des pages persos des chercheurs, discussions de couloir ...- de repérer les laboratoires qui jouent à ce petit jeu, et de s'éviter le déplacement à quelques auditions moisies. Certes, c'est pas ça qui fera vraiment bouger les choses, mais d'un point de vue personnel, le processus des auditions est suffisamment éprouvant comme ça, pas la peine de se ruiner financièrement et moralement en allant faire le figurant dans des pièces déjà écrites.
Après, c'est sûr, si on considère tous les exemples que j'ai donnés ci-dessus, plus d'autres que j'aurais pu oublier, on arrive à la conclusion que tous les recrutés sont des locaux, que le système est pourri, et à quoi bon. Mais cela me semble un peu manichéen et abusif.

Deuxio: quels sont les avantages à recruter local, ou extérieur?
- Un laboratoire dynamique en recherche ou ambitieux peut vouloir développer une nouvelle thématique et en conséquence chercher un profil différent de ce qu'il possède déjà. A plus long terme, un laboratoire de ce genre, cherchera à recruter un candidat dont il pense qu'il pourra éventuellement finir par développer ses propres idées et pas ad vitam aeternam travailler sur celles qui existent déjà: une personne avec une expérience variée et extérieure a a priori plus de chances d'y parvenir que quelqu'un qui a fait sa thèse, son post-doc et son ater dans le dit labo ou chez des collègues qui font exactement la même chose...
- Comme dit plus haut, l'avantage du "local" est potentiellement multiple. C'est quelqu'un qu'on connaît, dont on sait ce qu'il vaut (en bien ou en mal), dont on sait qu'il s'entend bien avec les gens déjà en place (à moins d'être maso, un laboratoire ne recrutera pas un de ses thésards s'il s'est mis tout le monde à dos), et dont le mandarin éventuel sait qu'il fera ce qu'on lui dit et risquera pas de ramener pas sa gueule avec ses idées différentes.

Personnellement, je vois plus d'avantages théoriques à recruter extérieur, surtout dans un contexte de "globalisation" de la recherche, où des petits labos qui font la même chose pendant 40 ans sous la coupe d'un ponte sont, me semble-t-il, voués à disparaître. C'est un signe de dynamisme, ou en tout cas ça donne un a priori positif.
Cela dit, en pratique, il faut évidemment prendre en compte le système un peu absurde des méthodes de recrutement à la française dans l'enseignement supérieur et la recherche. Une fois que vous êtes convoqués à l'audition, tout se joue en 20 minutes chrono devant un jury composé à moitié de chercheurs extérieurs au labo. Dit autrement, un laboratoire détermine en une journée (5-10 auditions de 20 minutes, une demi-journée de délibération) quelle personne travaillera avec eux pendant, potentiellement 40 ans, et au minimum pendant les 3 prochaines années - sachant que quand un MdC demande sa mutation au bout de 3 ans, c'est un mauvais signe-, cette décision étant le fruit pour moitié de gens qui ne travailleront jamais avec l'embauché. Généralement, un labo n'a qu'un poste tous les deux-trois ans. Bref, on peut comprendre aussi qu'un labo n'a pas envie de se gourrer dans son choix, et qu'en 20 minutes ce n'est pas toujours facile de se faire une idée complète du candidat (même si, après y être passé, je trouve qu'on montre - ou pas- beaucoup de choses finalement, en 20 minutes).
Comme de plus le nombre de candidats valables est généralement supérieur à 1, c'est à dire au nombre de postes, il est facile d'arriver à la conclusion que des critères plus "subjectifs" que la seule valeur d'enseignant-chercheur (mesurée par l'audition et le CV) va rentrer en compte: ainsi, je trouve logique et non répréhensible que les laboratoires recrutent beaucoup en "semi-local" quand ça se passe bien, i.e. des candidats qui apportent des connaissances extérieures mais qui sont sur place depuis six mois ou un an. Ou qu'à défaut, à niveau équivalent, le laboratoire recrute celui qui est venu faire un séminaire, discuter avec l'équipe scientifique et l'équipe pédagogique, qui a montré son intérêt depuis un certain temps plutôt que le sombre inconnu qui débarque de nulle part le jour J *. Je ne vois là rien que de très normal, et j'imagine que dans le privé aussi, lorsque la question entre deux candidats se pose au niveau du CV pur, on prendra plutôt le bien habillé qui s'est renseigné sur la boîte plutôt que le je m'en-foutiste.
Comme disait mon ex-chef, il "faut montrer qu'on veut LE poste, pas qu'on veut UN poste": je suis d'accord, c'est pas toujours facile non plus, surtout quand l'appel des hormones se fait sentir, et quand on pense que ceux qui vous donnent ce genre de conseils bien avisés suivi d'un "vous êtes encore jeune, refaites deux ans de post-doc" oublient un peu vite qu'eux, il y a 20 ans, ont été embauchés direct après la thèse.

De façon plus générale, il me semble que LE gros problème du localisme est bel et bien qu'il n'y a pas de règles explicites à ce sujet. Soit on l'autorise et on dit clairement que c'est favorisé, soit on fait comme aux USA et on l'interdit (je ne sais pas si c'est vraiment illégal mais ça n'arrive jamais), avec dans les deux cas une définition claire et précise de ce qu'est un candidat local. Les deux façons de voir les choses ont leurs avantages et inconvénients comme j'essaye de l'expliquer ci-dessus, et il y aura toujours des mécontents. Mais c'est à mon sens le flou artistique qui pénalise le plus de monde (surtout les candidats) et, donnant l'impression que tout est biaisé, crée le plus de tensions...

Pour conclure, le jeu du recrutement aux postes académiques en France est franchement pas très rigolo. En plus, les règles, admettons-le, sont assez pourries. Et autant bien connaître les règles ne garantira pas que vous gagnerez, autant ne pas les maîtriser implique quasi-certainement que vous allez perdre. Cela dit on n'est pas obligé de jouer. Come de toute façon en tant que joueur on n'a pas le pouvoir de changer les règles, en pratique, on fait en sorte de les apprendre, on s'énerve presque tous (le pur El Gringo et le véritable génie sont à peu près les seuls à pouvoir s'en foutre) parce qu'on les trouve plus ou moins largement contestables, et après on joue selon les règles ou on arrête de jouer si on estime que le jeu n'en vaut pas la chandelle.
L'attitude que je ne comprends pas, que je trouve profondément illogique et qui a l'air plus répandue que je ne l'aurais cru, est celle qui consiste à connaître les règles mais à persister à ne pas les appliquer, puis à se plaindre une fois qu'on a perdu. 
Peut-être que quelque chose m'échappe, mais j'y vois une espèce de masochisme absurde, comme une incarnation kafkaïenne... 



P.S.: Cet article s'est construit principalement au fil de mes lectures ici et là (je me suis notamment servi de certains commentaires que j'ai pu laisser) et suite à mon expérience récente de candidat malheureux: pour précision, dans mon cas, le recruté 1 n'était pas local, le recruté 2 est un semi-local selon la terminologie que j'emploie plus haut.

*: En pratique, il y a souvent d'autres éléments "subjectifs" qui rentrent en jeu, mais là on rentre dans le domaine du non-contrôlable: les histoires de politique entre membres du labo, entre membres de la commission eux-mêmes locaux ou extérieurs et leurs conflits d'intérêt éventuel etc... A ce niveau là vous n'y pouvez plus grand chose même si vous pouvez toujours obtenir des renseignements avant (les bruits de couloir circulent toujours un peu, donc on peut apprendre que machin aime pas truc, que bidule veut se venger de chouette qui lui a fait un coup de trafalgar il y a 20 ans, qu'il y a deux ans ploum a recruté et que du coup cette année plouf va essayer de l'en empêcher et ainsi de suite), mais on rentre dans le domaine de la prédiction sportive: on peut toujours faire style on a tout compris, mais foncièrement, tout peut arriver.

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Published by mixlamalice - dans La recherche
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tiusha 13/06/2009 23:36

> L'attitude que je ne comprends pas, que je trouve profondément illogique et qui a l'air plus répandue que je ne l'aurais cru, est celle qui consiste à connaître les règles mais à persister à ne pas les appliquer, puis à se plaindre une fois qu'on a perdu. oui mais nous ne sommes pas égaux dans ce jeu, même en jouant selon ce que tu appelles abusivement les "règles" (qui sont des normes sociales que certains maîtrisent parce qu'ils ont été élevés à cette sauce, et d'autres pas, ce ne sont pas des règles dont les modalités sont publiques et précisément connues, ne pas l'oublier non plus!)on n'est pas égaux non plus pour plein d'autres raisons: parce qu'on peut avoir fait sa thèse dans un labo qui ne recrute pas dans l'immédiat (le pire du pire: à l'étranger!), ou avec un directeur de thèse qui est un grand chercheur mais ne conçoit pas le lobbying actif en faveur de ses poulains comme faisant partie de son métier, contrairement à d'autres...

mixlamalice 14/06/2009 01:45


Bien sur, tout le monde ne part pas du meme endroit et comme je le disais les vrais superbalèzes ou les vrais superpistonnées par exemple ne jouent pas tout a fait le meme jeu que les autres.

Je parlais explicitement de ceux qui sont des aspirants "normaux", pas favorisés, qui "connaissent les règles" (généralement parce qu'ils les ont apprises sur le tas en se faisant bouler une ou
plusieurs fois pour ne pas les avoir respectées) et qui malgré tout ne les appliquent pas pour une raison x ou y (ceux qui ne les maitrisent pas, dommage pour eux, mais ce n'est pas d'eux dont je
parle, vu qu'a priori ils ne pourront pas analyser correctement le pourquoi de leur echec de toute façon). Je trouve ça juste un peu bizarre, c'est assez difficile comme ça pour ne pas en rajouter
volontairement en ne mettant pas les chances de son coté, enfin il me semble.  
Ce comportement se retrouve ensuite chez certains jeunes MdC qui se plaignent de ne jamais avoir de financements, prétextant que le système d'attribution est vérolé, mais qui ne font rien pour
changer la donne (en se créant un réseau social par exemple). C'est un peu ce que je racontais pour les auditions et ça me semble du bon sens: à dossier égal, la commission choisira plutot
celui du gars qu'ils ont déja vu 20 fois en conf' présenter ses résultats que celui du mec qui a jamais bougé de sa paillasse. 
On peut trouver ca regrettable mais si on est au courant et qu'on ne le fait pas, il me semble juste qu'on a pas vraiment droit de se plaindre, et qu'on doit surtout s'en prendre a soi-meme.

Enfin certes le coté "initiatique", rien n'est précisément écrit, il faut échouer pour apprendre, les codes sont un peu "secrets" et fluctuants etc, est pénible. Mais je trouve aussi pénible
l'attitude de certains aspirants qui n'arretent pas de geindre que rien n'est expliqué, que c'est dur gnia gnia. C'est pas que c'est faux mais c'est juste qu'a 30 piges on peut aussi etre en droit
d'attendre qu'un gars moyen commence à se prendre un peu en main et à se bouger pour trouver les informations dont il a besoin, pour se renseigner sur le boulot qu'il a envie de faire. J'ai discuté
avec un nombre non négligeable de personnes qui visiblement n'avaient jamais fait l'effort ne serait-ce que de parler aux jeunes MdC ou aux autres post-docs de leurs labos...
J'y vois un peu le coté infantilisant du système éducatif qui vous par la main de 5 à 25 ans et qui ne cherche pas vraiment à responsabiliser (je compare avec ce que je vois de l'enseignement
supérieur aux US). 

PS: juste pour me dedouaner d'un certain nombre de critiques potentielles, mon labo de these ne me recrutera pas, mon ex-chef est plein de bon conseils et tout disposé à m'écrire une lettre de
recommandation mais ça s'arrete la. Et j'ai gagné le droit à au moins un an de post-doc supplémentaire. Je ne suis donc pas le candidat pro-système qui défend son bout de gras, j'essaie juste
d'analyser mon ressenti sur la situation.