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  • : La vie au labo
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  • : Les pensées - j'ose le mot- diverses d'un jeune scientifique ayant obtenu un poste académique à l'Université, après presque trois années en post-doctorat dont deux au fin fond du Massachusetts. Ca parle de science (un peu) mais surtout du "petit monde" de la science. Et aussi, entre autres, de bouffe, de littérature, de musique, d'actualité, etc. Et de ma vie, pas moins intéressante que celle d'un autre.
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12 mai 2011 4 12 /05 /mai /2011 09:47

Petite réflexion sur l'enseignement qui m'est (re)venue ce matin, après 20 minutes de discussion éprouvante, avant même d'avoir pu poser mon cul dans mon bureau, avec un élève qui est un peu ma kryptonite (dès qu'on sonne à la porte, j'ai peur que ça soit lui).

Tous les enseignants ou ex-élèves du supérieur qui me lisent en connaissent probablement au moins un de ce style: éternel étudiant, au cursus dépourvu de toute cohérence, et qui plus est persuadé d'être un bon physicien. Se baladant donc avec des bouquins de physique extrêmement complexes sous le bras, alors qu'il est en fait infoutu de comprendre les bases d'un cours et de faire une règle de trois.

Les discussions avec lui, en plus de pouvoir avoir lieu n'importe quand*, puisque vous êtes à sa disposition, sont donc toujours un rien pénibles: en gros, vous êtes nul et vous ruinez sa carrière (racontée dans ses moindres détailes) par votre mesquinerie, et est-ce que des fois vous n'auriez pas deux heures à lui accorder pour lui faire un corrigé personnalisé (que de toute façon il ne lira pas) ou même les photocopies du cours (!!)?

 

Ce qui m'amène à ce qui va suivre.

J'ai déjà parlé chez Tom Roud de tout ceci, peut-être aussi chez moi, mais je ne crois pas en avoir fait un article entier.

 

Donc, Feynman, Prix Nobel en 1965, a donné des cours de physique générale aux undergrads (typiquement niveau L1-L3) de Caltech entre 1961 et 1963.

Edité depuis en bouquin, les "Feynman Lectures on Physics" sont considérés par beaucoup de chercheurs ou enseignants-chercheurs comme l'accomplissement pédagogique ultime auquel peut et doit prétendre un universitaire.

De la belle, de la grande physique, mais présentée de manière excitante et pas rébarbative. Un paradis pour les élèves, en somme. 

Et avoir les Feynman dans sa bibliothèque quand on est physicien, c'est un peu comme avoir "A la recherche du Temps Perdu" dans la sienne quand on est agrégé de lettres: même si on ne l'a pas lu, c'est indispensable pour être admis en société**.

 

Après avoir lu quelques unes de ses lectures, avec un certain plaisir d'ailleurs, il me semble qu'elles sont avant tout géniales pour "ceux qui ont déjà compris", au moins un minimum, la physique. Mises en perspectives, analogies, "calculs avec les mains", points de vue pertinents sur les problèmes actuels, etc. Le problème étant pour moi l'absence de base "solide", certains diraient "bête et méchante".

Un peu comme si on faisait directement un M2 Recherche sans avoir fait de prépa ou de L1. Comme si on s'attaquait à la physique des 50 dernières années sans rien piger à celle d'il y a 3 siècles. Un peu comme un De Gennes qui faisait des conférences de "vulgarisation" spectaculaires mais était beaucoup moins apprécié des élèves dans un cadre "formel".

Un piège donc: je suis persuadé que l'élève moyen est noyé, et que, pire encore, il ne s'en rend même pas compte. Le problème de la physique avec les mains, des analogies, quand on ne possède pas les bases de raisonnement et de calcul, c'est qu'on a l'impression de piger. Qu'on peut facilement trouver ça super intéressant, passionnant, sans mesurer les efforts nécessaires pour devenir ne serait-ce qu'un scientifique potable.

 

Bon, on peut débattre longuement sur l'enseignement de la science dans le supérieur (vous aurez compris que je suis plus partisan d'un enseignement pyramidal sans doute dans un premier temps rébarbatif mais rigoureux, plutôt que d'un enseignement qui se veut dès le départ vulgarisateur et excitant), mais je voulais aussi mentionner la préface des lectures, par Feynman himself, où il analyse avec un recul et une fraîcheur qu'on retrouve par exemple rarement dans la fonction politique***, ses deux années d'enseignement.

 

On y trouve ce passage clef:

The question, of course, is how well this experiment has succeeded. My own

point of view—which, however, does not seem to be shared by most of the people

who worked with the students—is pessimistic. I don't think I did very well by the

students. When I look at the way the majority of the students handled the problems

on the examinations, I think that the system is a failure. Of course, my friends

point out to me that there were one or two dozen students who—very surprisingly

—understood almost everything in all of the lectures, and who were quite active

in working with the material and worrying about the many points in an excited

and interested way. These people have now, I believe, a first-rate background in

physics—and they are, after all, the ones I was trying to get at. But then, "The

power of instruction is seldom of much efficacy except in those happy dispositions

where it is almost superfluous." (Gibbon)

"

 

"La question, bien sûr, est de savoir jusqu'où cette "expérience" a réussi. Mon point de vue, qui ne semble pas partagé par la plupart des gens ayant travaillé avec mes étudiants, est plutôt pessimiste. Je ne crois pas avoir été très bon. Quand je vois la façon que la majorité des élèves ont eu de s'attaquer aux examens, je pense que le système a été un échec. Bien sûr, mes amis me font remarquer qu'il y a eu une ou deux douzaines d'élèves, qui, de façon très surprenante, ont quasiment tout intégré de mes cours et faisaient preuve de curiosité sur bien des points intéressants. Ces gens-là possèdent désormais, je crois, une base de physique de premier ordre. Et ils étaient, après tout, ceux auxquels je m'adressais en premier. Mais, encore une fois, comme le dit Gibbon, "le pouvoir de l'instruction est rarement efficace, sauf dans les bonnes dispositions où il est de toute façon presqu'inutile"."

(traduction libre de moi-même)

 

Je ne sais pas qui est Gibbon (Wikipedia m'en indique plusieurs potentiels, un historien, un médecin et un poète), et sa vision de l'enseignement est assez pessimiste elle aussi, mais après presqu'un an, je crois déjà que je m'y rallie on ne peut plus.

 

Travaillant toujours dans l'urgence, que ce soit du fait d'un emploi du temps monstrueux ou de la procrastination, j'ai donné certains cours probablement très médiocres, d'autres dont je suis assez content. Les résultats des élèves dépendent, me semble-t-il, finalement peu de la qualité du cours. Les sérieux, les motivés (si j'enlève de cette catégorie ceux qui ne sont vraiment pas faits pour suivre des études mais qui ne l'ont pas encore compris ou admis) passeront toujours l'examen et assimileront des connaissances même en dépit d'une pédagogie douteuse. Il y aura toujours des petits malins qui pigeront suffisamment pour l'examen avant de tout oublier 7 minutes après, les besogneux qui parviendront à accrocher le 10. Etc.

Je ne suis pas sûr qu'un enseignant du supérieur ait beaucoup de pouvoir pour faire évoluer ces catégories. Il jouera à la limite, au moins peu, sur la quantité de connaissances acquises et sur la qualité de la compréhension d'une partie de ses ouailles.  

Exemple sur un cours dont je ne suis pas particulièrement ravi: 3 copies autour de 15, 1 à 10, 1 à 8.5. Et 4 en dessous de 5...

 

 

 

* au cours de celle d'aujourd'hui, il y eut entre autres un probable reproche sur mon indifférence à l'égard des élèves, en m'expliquant qu'aux US, il y a des "office hours" pendant lesquelles le Prof. est tenu de recevoir ses étudiants. J'aurais aimé lui rétorquer que j'y étais parfaitement favorable, dans la mesure où cela me donnerait aussi le droit de dire, à 8h45 (comme ce matin), à 18h30 (comme la dernière fois) ou pendant une rédaction d'ANR "désolé, ce n'est pas pendant les office hours, et là, je n'ai pas que ça à foutre".  

** oups, je ne les ai pas, mais j'envisage de les acheter... ok, depuis 3 ans.

*** la recherche scientifique est un domaine où les egos sont aussi boursouflés qu'en politique. Il me semble toutefois qu'on y est généralement plus lucide et objectif quant à ses erreurs éventuelles (en tout cas pas seulement dans la sphère privée).  

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Published by mixlamalice - dans L'enseignement
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commentaires

Paul crion 13/05/2011 19:06



Bonjour,


oui d'accord pour les livres de Feynmann...pour un débutant ils sont loin d'être simples, je ne les ai vraiment appréciés qu'en les relisant 20 ans après le bac après avoir un peu remonté la
pente difficile qui va de l'ignorance totale à une petite vision synthétique de la physique, il est marrant Feynmann mais il est comme beaucoup de  génies, il oublie que le commun des
mortels n'a pas un cerveau qui tourne à mille à l'heure.



mixlamalice 17/05/2011 17:37



Pardon, j'avais oublié de vous répondre.


Bonjour.


Tout à fait: et à plus petite échelle, il y a les profs ou chercheurs, qui sans être des génies, oublient souvent que leurs élèves/commun des mortels n'a pas un cerveau qui tourne à 100 à l'heure
(et que certaines notions "évidentes" ne le sont pas tant que ça).



JF 12/05/2011 15:22



En général, quand on parle de Gibbon entre gens culturés, il s'agit de l'historien :


http://en.wikipedia.org/wiki/Edward_Gibbon


et notamment de son "Decline and Fall..." qui est sensé être un classique.


 


Sinon, je suis assez d'accord, au final les trésors de pédagogie qu'on peut déployer ne changeront rien au devenir de la plupart des élèves. D'un autre coté, quand a l'ompression qu'on a réussi à
intéresser un étudiant, à lui permettre de trouver sa voie ou à lui montrer ce qu'il a envie de faire, c'est très gratifiant...


 



mixlamalice 12/05/2011 15:32



"En général, quand on parle de Gibbon entre gens culturés, il s'agit de l'historien"


Vas-y, dis-le tout de suite, que je suis inculte.


"D'un autre coté, quand a l'ompression qu'on a réussi à intéresser un étudiant, à lui permettre de trouver sa voie ou à lui montrer ce qu'il a envie de faire, c'est très gratifiant... "


Oui, je veux bien le croire, mais je manque encore d'exemples me touchant... j'ai l'impression que ça doit être plus "fréquent" au collège et au lycée. J'enseigne aussi pas mal en
formation continue, donc a priori à un public plus "motivé" que la formation initiale, mais qui a aussi plus de certitudes (donc pas franchement là pour trouver sa voie).


Cela dit, oui, discuter avec des gens curieux et qui ne pensent pas que ton rôle est uniquement de leur recorriger la question 3.a.1. ou de leur valider leur UE (ce que je peux d'ailleurs
comprendre), c'est très plaisant.