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  • : Les pensées - j'ose le mot- diverses d'un jeune scientifique ayant obtenu un poste académique à l'Université, après presque trois années en post-doctorat dont deux au fin fond du Massachusetts. Ca parle de science (un peu) mais surtout du "petit monde" de la science. Et aussi, entre autres, de bouffe, de littérature, de musique, d'actualité, etc. Et de ma vie, pas moins intéressante que celle d'un autre.
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12 octobre 2009 1 12 /10 /octobre /2009 19:02
Tant que le sujet est encore "chaud", je publie ici, vaguement modifié, un petit texte que j'avais écrit en vue d'une éventuelle tribune collective, idée née chez Tom Roud (malheureusement, les deadlines et évènements privés étant ce qu'ils sont, le projet semble tombé à l'eau): c'est assez générique, mais je  l'espère pédagogique.

L’article de C. Rollot sur les « soutiers de l’Université » paru dans le Monde du 06 octobre 2010 ainsi que les appels à témoignages dans l’édition en ligne du même jour ont eu le mérite d’interpeller une fois de plus sur la situation des précaires de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche (Nd Mix: l'article en question est disponible en section abonnés, les témoignages peuvent être lus ici: http://www.lemonde.fr/societe/article/2009/10/06/malaise-a-l-universite-au-pire-je-ne-suis-pas-paye_1249880_3224.html).

Toutefois, étant moi-même dans cette situation, il m’a semblé que ces articles principalement basés sur des « anecdotes » laissaient dans l’ombre quelques points difficiles à comprendre pour ceux n’évoluant pas dans ces sphères, comme le montrent par exemple les réactions des lecteurs du Monde. Chaque domaine de recherche ayant ses spécificités, mes remarques ne concerneront que les sciences dites « dures ». Dans certains cas, elles ne s’appliquent probablement pas au droit, aux lettres ou à la sociologie qui font l’objet d’un certain nombre des témoignages publiés.

S’il est comme le dit Mme Rollot, délicat d’estimer le nombre de précaires, il est toutefois possible de connaître le nombre de qualifiés (c’est-à-dire le nombre de candidats potentiels) par poste crée chaque année, comme l’a fait par exemple N. Holzchuch (voir ses articles de juin 2009). En physique-chimie, ce nombre est de l’ordre de 7. C’est une surestimation du nombre de candidats par poste, car parmi ces qualifiés, un certain nombre, notamment les doubles diplômés ingénieur-docteur ou agrégé-docteur partira travailler qui dans l’Industrie, qui dans l’Education Nationale. Toutefois, estimer qu’il y a 5 docteurs pour un poste semble raisonnable.

Ce sont ces docteurs, ainsi que leurs collègues qui pour diverses raisons n’ont pas passé la qualification, que l’on retrouve x années aux postes dits précaires, ATER ou post-doctorants principalement, jusqu’à ce qu’ils se reconvertissent dans l’industrie ou ailleurs, partent tenter leur chance à l’étranger, ou finissent par obtenir un poste. Pour cela, une moyenne de trois années de « précarité » est actuellement nécessaire, phénomène qui va probablement en empirant du fait des méthodes de recrutement académiques en France : des auditions courtes (30 minutes contre 1 ou 2 jours aux USA par exemple) donnent une importance accrue au « dossier » du candidat non ramené à son âge - il est facile de comprendre qu’à compétences égales, un candidat de 35 ans aura un meilleur CV scientifique qu’un candidat de 30 ans. Contrairement à l’idée reçue, les auditions sont souvent extrêmement compétitives, avec des candidats ayant effectué avec succès des post-doctorats dans les meilleures universités mondiales. Certains choisissent de rester à l’étranger, mais beaucoup d’entre nous aiment trop leur pays, les attaches qu’ils y ont et souhaitent y rentrer malgré ces conditions difficiles: constater qu’une proportion non négligeable de mes concitoyens n’y voit qu’un attrait pour le service public et ses « avantages », ou considèrent qu’une carrière ne devrait être dictée que par des motifs financiers, est quelque peu démoralisant et symptomatique. Une société qui n’a de meilleur conseil à donner à ses jeunes diplômés que de s’expatrier, et qui considère ceux qui restent ou veulent revenir comme la « lie » n’est sans doute pas au mieux…

Si je reviens à cette proportion de 5 candidats pour un poste, il convient de noter qu’elle n’est probablement pas si éloignée de ce que l’on trouve dans les autres pays. La différence majeure, fondamentale, est, selon moi, plutôt le manque de passerelle privé-public, bref, la difficulté pour le docteur (surtout non-ingénieur) d’intégrer le monde industriel. Ce manque de communication, cette, pourrait-on dire, méfiance réciproque entre les deux mondes me semble propre à la France et lié probablement, au moins en partie, à la dualité écoles d’ingénieurs-universités. Le monde de l’entreprise est traditionnellement peuplé, au niveau cadres, d’anciens élèves ingénieurs ou d’écoles de commerces. Les politiques de recrutement, axées plus sur le développement que sur la recherche, ne font que peu appel aux Docteurs: trop spécialisés, trop ancrés dans le fondamental au détriment de l’appliqué, pas adaptés au monde de l’entreprise, etc. Plus le docteur reste dans l’académique après l’obtention de son doctorat, plus il est ensuite considéré dubitativement par bon nombre de recruteurs. Certaines entreprises considèrent même plus ou moins ouvertement qu’un ingénieur préparant un doctorat dévalorise son diplôme, et préfèreront pour un poste R&D former ad hoc un ingénieur plutôt qu’embaucher un docteur.

Partout dans le monde, le titre de docteur est un sésame vers les postes à responsabilité dans les centres de R&D mais aussi ailleurs, le signe d’une grande adaptabilité, d’une capacité à raisonner de façon autonome et originale face à un problème nouveau. Les expériences de type post-doctorat sont valorisées. Aux Etats-Unis, nombre de Professeurs partent vers l’industrie en milieu de carrière ou inversement. Le diplôme n’est pas un passe-droit ni une garantie, mais il est respecté, les opportunités existent et sont nombreuses. Pas en France, où, comme l’a remarqué Tom Roud, le diplôme est vu comme sanctionnant des connaissances et non des compétences. La situation est semble-t-il en train d’évoluer grâce à quelques entreprises pionnières, Rhodia, Saint-Gobain etc, finançant des laboratoires mixtes en partenariat avec le CNRS et mettant en place des politiques de recrutement valorisant enfin le doctorat, mais ces cas restent encore trop rares. Difficile de déterminer les parts de responsabilité de chacun ou du système, mais il ne semble que cet état de fait contribue à expliquer pourquoi, d’après les rares études sur le sujet, le taux de chômage des docteurs français en sciences dures est équivalent ou supérieur à la moyenne nationale quand il est quatre à cinq fois inférieur à la moyenne nationale aux Etats-Unis.
Certes, un diplôme bac+8 ne donne pas accès à un statut privilégié garantissant un emploi bien payé, mais cela devrait cependant ouvrir des opportunités plutôt qu'en fermer...

Mix, octobre 2009

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Published by mixlamalice - dans La recherche
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commentaires

Postdoc 14/10/2009 17:18


Pour l'article j'ai l'impression qu'il est en lecture libre ici : http://www.sauvonsluniversite.com/spip.php?breve381


mixlamalice 14/10/2009 16:19


D'ailleurs, à tout hasard, quelqu'un sait comment envoyer une "opinion" au Monde? Ou le mail de Catherine Rollot (certains collaborateurs du Monde donnent leur email en lien, mais pas elle en tout
cas sur les articles auxquels j'ai accès)?

PS: je ne suis pas abonné.


Postdoc 14/10/2009 15:48


« Peut-être que cela cesserait si les chercheurs arrêtaient de se présenter de façon infantile comme "bac+12". Personnellement j'ai un bac+8 et tout le reste ce n'est plus de la formation mais de
l'expérience professionnelle. »

Encore faudrait-il que ce soit considéré comme de l'expérience. Le CNRS a tendance à ne compter qu'une partie du temps de postdoc dans le reconstitution de carrière. Donc au final ça fait bac+8, 4
ans d'expérience professionnelle à l'international, salaire : 2000 euros bruts par mois. Je serais prêt à parier que ceux qui critiquent les chercheurs se sentiraient insultés si on leur proposait
ce genre d'aumône.


mixlamalice 14/10/2009 16:07


Je pense effectivement que le fait de parler de "bac+12" (ce que je fais parfois d'ailleurs) entraîne confusion du public. Et entretient l'idée que les chercheurs sont d'éternels étudiants qui ne
veulent pas "entrer dans la vraie vie active".

Je crois que c'est ce que le commentaire signifiait.
La reconstruction merdique des carrières est un autre problème (bien réel aussi)...


Postdoc 14/10/2009 15:44


« Fondamentalement avec 6000 ou 7000 thèses soutenues chaque années c'est 2000 ou 3000 de trop par rapport aux débouchés disponibles. »

Je ne pense pas qu'il y ait trop de docteurs. Les autres pays forment aussi beaucoup de docteurs et les problèmes ne sont pas aussi exacerbés. On en revient au problème que les docteurs sont
injustement et assez bêtement exclus de postes où ils pourraient exceller. Comme ça a été dit, aux USA avoir une thèse ouvre plein de portes. En France ça en ferme. Le problème n'est pas dans le
nombre de thésards former mais au niveau des entreprises. Et le temps que les esprits changent en France …


John 14/10/2009 12:38


Salut
Oui bons arguments, mais il faut aussi aborder l'autre coté du problème : le fait que la communauté scientifique emploient beaucoup trop de thésards, de postdoc, par rapport aux débouchés
académique/privé (et le phénomène s'amplifie). Le thésard et depuis peu les postdocs forment quand même le gros de la main d'oeuvre de la recherche scientifique en France, mais qui se
soucie réellement de leurs avenirs ? 
Bien sur on peut stigmatiser le manque de poste, la frilosité des entreprises a embaucher des docteurs (c'est juste). Mais derrière tout ça il y a un problème structurel en France avec un
chomage de masse, une inactivité tres supérieure a la normale européenne des moins de 25ans, et plus globalement une inadéquation entre la (sur)qualification des jeunes diplomés vis a
vis des emplois réellement disponible sur le marché du travail. Mécaniquement celà crée des chomeurs, et donc aussi et peut etre plus encore pour les
docteurs.     
Fondamentalement avec 6000 ou 7000 thèses soutenues chaque années c'est 2000 ou 3000 de trop par rapport aux débouchés disponibles.

A+
J


mixlamalice 14/10/2009 16:04


Pour la phrase de conclusion, le commentaire suivant répond à peu près ce que j'aurais répondu. En sciences dures, il y a beaucoup de boulots ''réservés'' aux ingénieurs qu'un docteur pourrait
faire (pas tous mais beaucoup). Les ingénieurs ont assez peu de problèmes d'embauche, donc virtuellement le nombre de débouchés disponibles est probablement largement supérieur au nombre de
débouchés réels (ou considérés comme tels actuellement).

Pour le reste, il y a des lacunes dans mon texte, mais je voulais garder le format tribune, genre 2 pages Word maxi: difficile de tout dire, donc j'ai du essayer de ne parler que de choses qui
formaient un tout entre elles (j'ai dû élaguer certains passages que je trouvais intéressants mais qui ne s'intégraient pas).
J'aimerais bien être le Victor Hugo de la science, capable d'exprimer en 3 pages plus clairement et de façon plus convaincante que n'importe qui d'autre en 20 pages, mais bon...