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  • : Les pensées - j'ose le mot- diverses d'un jeune scientifique ayant obtenu un poste académique à l'Université, après presque trois années en post-doctorat dont deux au fin fond du Massachusetts. Ca parle de science (un peu) mais surtout du "petit monde" de la science. Et aussi, entre autres, de bouffe, de littérature, de musique, d'actualité, etc. Et de ma vie, pas moins intéressante que celle d'un autre.
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19 janvier 2011 3 19 /01 /janvier /2011 09:58

J'aurais pu aussi appeler ça 72h chrono.

 

Le temps qu'on a passé pour écrire une "ANR", avec mes ex-collègues.

 

L'ANR, ou Agence Nationale de la Recherche, c'est ce qui est rapidement devenu le juge de paix de la recherche française, l'un des seuls moyens d'obtenir des financements conséquents sur de longues périodes avec les projets européens. Si l'on est expérimentateur et qu'on a besoin d'autre chose que d'un bac à eau et de scotch pour ses manipes, il est quasi-obligatoire de se faire financer par l'ANR, ou au moins d'essayer tous les ans. 

Ca se veut l'équivalent de la NSF: l'ANR fait des appels à projets, thématiques ou blancs, des chercheurs écrivent les projets et les soumettent, d'autres chercheurs les expertisent, un comité centralise, puis choisit en fonction de ça les projets retenus et enfin distribue le pognon (de l'ordre de 500 millions d'euros au total, si je me souviens bien).

En vrai, la communauté scientifique française étant beaucoup plus réduite que l'américaine, le biais principal dans notre version me semble être que quasiment tout le monde, en tout cas ceux des chercheurs qui obtiennent des financements, est à la fois juge ("expert scientifique pour l'ANR") et partie ("participant à des projets soumis à l'expertise de l'ANR en vue d'obtenir des financements"). Pour conclure, l'écriture de projets pour dépôts à l'ANR est ce qui occupe désormais la majorité des chercheurs français permanents au bas mot deux mois sur douze.   

Mais bref, c'est comme ça.

 

Pour revenir à mes moutons, c'est à dire à mon projet, dont je vous disais qu'on l'a pondu en trois jours. J'exagère un peu, puisque le "plan" scientifique et la biblio avaient été bien dégrossis: travail miraculeusement accompli en décembre, peu après la parution du calendrier des appels d'offre.

Mais le reste du dossier de 40 pages, son volet administratif, ses hommes/mois, ses tâches à t0+12 mois ("calendrier des livrables", avec "livrables" et "jalons"), ses demandes de financement, la "stratégie de valorisation", etc, nous a fait vivre 3 belles journées (et soirées) en début de semaine dernière.

L'apothéose étant le mercredi, avec, en gros et pour les quatre rédacteurs principaux, un petit 9h30-20h30, puis 22h30-1h, et jeudi matin avant d'envoyer 9h-11h30, à écrire, corriger, s'envoyer des mails toutes les demi-heures, relire, réécrire, discuter, faire des tableaux, se téléphoner... Un peu chercheurs, un peu comptables, un peu managers, un peu administratifs, un peu tout en fait.

 

Nous avons finalement pu soumettre, royalement, 33 minutes avant la deadline.

Heureusement que nous avons pu compter sur l'abattage de la Chef, sa clarté d'esprit et sa capacité à bosser efficacement dans l'urgence. Je ne crois pas que nous autres, jeunes puceaux de l'ANR, y soyions arrivés sans elle.

Vous me direz qu'on aurait pu et du s'y prendre avant: je ne le nie pas, d'autant plus que je déteste travailler à la dernière minute quand je peux faire autrement. Cela dit, de ce que j'ai vu, c'est une conduite assez généralisée, notamment parce que tous les appels d'offre tombent un peu en même temps.

 

Bref, si ça passe (ce qui est peu probable, puisque le taux de réussite moyen est de l'ordre, je crois, de 10-20%, mais possible puisque les autres partenaires du "consortium" ont un taux plus élevé que la moyenne), ça me donnera droit à un post-doc de deux ans, et quelques dizaines de milliers d'euros pour monter une manipe, acheter des produits, et voyager pendant les 4 ans du projet.

 

 

 

 

J'ai depuis appris qu'il aurait en fait fallu que je contacte en amont la direction de la recherche de mon Institut, pour qu'ils donnent leur aval en m'aidant à remplir une "fiche d'analyse économique". J'aurais aussi du obtenir une autorisation du secrétaire général de l'Ecole*, tout ça pour une demande de financement d'un "projet de recherches", qui a environ 10% de chances d'aboutir: je savais que j'aurais du occuper intelligemment ces 27 minutes de battement entre soumission et date limite. Comme je n'ai pas fait tout ça, peut-être refuseront-ils d'accepter les 10000 euros de l'ANR (la part qui revient à l'Institut sur la demande de budget) si par miracle elle est acceptée?

Je vous rassure, ceci est totalement propre à mon lieu de travail, un peu comme les fiches prévisionnelles d'enseignement: parce que la procédure ANR est assez codifiée elle-même et ne laisse pas trop place à l'improvisation.

A force de trop vouloir prévoir et contrôler, même si ça part d'une intention louable consistant à assainir une situation financière délicate, j'ai l'impression que dans l'immédiat, on n'avance pas vraiment plus qu'avant... 

 

 

 

* l'Institut étant, depuis septembre 2010, divisé en deux écoles comprenant chacune une dizaine de départements, eux-mêmes subdivisés en laboratoires pour la recherche et en équipes pédagogiques pour l'enseignement, ce qui a nettement simplifié les choses en permettant d'avoir désormais 43 interlocuteurs privilégiés possibles -qui, vu que les statuts ont changé il y a quatre mois, ignorent encore souvent qu'ils le sont- selon la situation.

C'est d'ailleurs en voulant poliment prévenir la direction du département que j'avais fait une demande (demande qui, comme son nom l'indique, n'engage personne à rien, hein) que j'apprends tout ça par retour de mail: "Nous avons par ailleurs adressé le 6 avril 2010 un mail aux directeurs de pôles,  secrétaires généraux et référents recherche rappelant les modalités de cette procédure".

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Published by mixlamalice - dans La recherche
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commentaires

Aisling 20/01/2011 19:47



postdoc: beaucoup de taches administratives sont penibles, mais attention a la caricature des personnels administratifs. Votre description ressemble a celle du chercheur moyen d'apres certaines
mauvaises langues :-) Comme dans tous les corps de metier, il y a des gens competents et des traine-savates, mais je peux vous dire que la difference est flagrante. Avoir un administrateur ou un
secretaire efficace et au fait des procedures en vigueur evite bien des tracasseries.


Pour ce qui est des appels a projets, je vous rejoins sur la perte de temps generale passee a rediger le projet, decrypter l'appel d'offre de plusieurs dizaines de pages pour comprendre ce qui
est reellement demande et ainsi de suite.



mixlamalice 21/01/2011 10:49


De ce que je vois chez moi, c'est souvent plus une organisation tentaculaire qui est cause de dysfonctionnements que des conduites individuelles... généralement, les gens sont plutôt gentils et
relativement compétents quand on les rencontre un par un. Hélas, quand pour obtenir une signature et un tampon, le dossier doit d'abord transiter par 5 services successifs pour des raisons obscures
mais détaillées dans une circulaire imbittable de 12 pages, forcément, ça gâche un peu la vie... Mais effectivement, quand par miracle on tombe à la fois sur une structure relativement simple et un
administratif compétent, on se sent vraiment aidés. Le pire c'est quand on vous met des batons dans les roues: à tout prendre, c'est vrai que des fois ce serait mieux qu'il n'y ait rien de fait du
tout plutôt que de claires obstructions...


postdoc 20/01/2011 17:24



Dans mon cas la durée maximale est de 3 ans, pas une seconde de plus, donc je ne sais pas comment justifier un salaire pour un thésard. Ou alors on fait un jalon à t0-6 mois s'il y a un
financement alternatif possible, il va falloir que j'en discute avec mes collègues.


Tu sais, on m'avait fait la remarque un jour qu'en théorie les administratifs sont au service des chercheurs pour leur faciliter leur travail alors qu'en pratique ce sont les chercheurs qui sont
au service des administratifs, ceux-ci cherchant surtout à justifier leur propre existence qui, entre nous, est largement inutile. Dans mon labo de thèse on avait quelque chose comme 4
secrétaires. Une seule travaillait vraiment, je crois qu'elle a d'ailleurs été rapidement promue à la direction. Les autres passaient leur temps à papoter (horrible quand tu essaie de faire une
thèse dans le bureau adjacent) ou jouaient au solitaire. On les fout dehors, ça économise de l'argent qu'on peut réinvestir dans la recherche sans faire d'appels d'offres (qui eux mêmes génèrent
de l'administration). On augmente les revenus de l'État et on allège la lourdeur administrative. Que des avantages.


 


P.S. : oui, les bêtises administratives me mettent hors de moi et ce d'autant plus que c'est aux frais du contribuable



postdoc 19/01/2011 17:33



Je vais sans doute écire une demande ANR aussi (qui sera vraisemblablement rejetée), j'ai regardé les documents et ça commence très mal. Ils veulent du « format word ». Premièrement, le « format
word » ça n'existe pas. J'imagine qu'ils veulent parler du format propriétaire utilisé par une révision précise de microsoft Word (parce qu'une autre version ça fonctionne en général mal). Et je
n'ai de toute façon pas Word. Bon, OpenOffice l'ouvre sans difficulté majeure mais ça sent pas bon. Ensuite ils veulent une taille de fonte précise sinon ils rejettent le dossier. Sachant que
l'import dans OpenOffice ne garantit rien niveau mise en page, ça sent encore moins bon. C'était si compliqué que ça de fournir un modèle LaTeX ? J'utilise sans arrêt ça pour plein de demandes et
ça marche bien mieux. Ensuite, passons aux catégories que tu as mentionnées. Les personnes ayant conçu celles-ci ont-elles déjà mis les pieds dans un labo ne serait-ce qu'une fois dans leur vie ?
Comment diable puis-je savoir des années à l'avance les résultats que j'obtiendrai ? Si je le savais déjà je ne ferais pas de demande de financement … Ensuite on peut demander un financement pour
une thèse. C'est encore plus amusant. La durée de l'ANR ne peut dépasser 3 ans. Les résultats seront sans doute fournis au début de l'été. Il faut donc trouver un bon candidat alors que tout le
monde de valable a déjà une bourse de thèse et qu'il/elle commence en septembre. Ou alors on commence à chercher 6 mois avant mais faire miroiter un financement alors que c'est très incertain, je
trouve ça dégueulasse vis-à-vis des candidats, éthiquement c'est même hors de question. Pour le projet de recherche, j'ai du mal à comprendre la séparation entre leurs différentes sections.
C'était trop compliqué de nous laisser libres en évitant des séparations totalement artificielles ? Je sens que pour avoir un financement il faut faire du bon gros bullshitting comme on dit en
franglais et juste utiliser l'argent à bon escient pour atteindre l'objectif en ne se souciant pas des détails, jalons et autres âneries promises pour faire plaisir aux énarques.


D'un autre côté, la situation n'est pas très différente aux États-Unis tu remarqueras. Enfin au moins ils n'exigent pas du « Word ». Il n'y a même pas le droit de soumettre une demande de
financement toi-même. Tu peux essayer, tu ne peux pas, l'interface de soumission t'en empêche. Ça doit obligatoirement être soumis par le département des bourses de ton institut qui doit le
valider, et donc qui te demande d'avoir la version définitive au moins une semaine avant. Et ils se bornent à t'expliquer que non tu n'as pas le droit de demander de l'argent pour acheter un
ordinateur pour mener à bien le projet, et ce genre de chose. D'ailleurs il y a même un réglement qui interdit d'utiliser de l'argent fédéral pour acheter de l'alcool. Quand je me souviens des
repas de Noël dans le labos français avec les bouteilles de pinard alignées à la fin … Enfin bref, comme ça ils justifient de piquer quelque chose comme 54% de la bourse (oui oui, quand on
demande 100k$ en pratique on n'en touche que 46, le reste ça va dans la poche des administratifs).



mixlamalice 20/01/2011 09:36


Juste une remarque: les ANR peuvent être demandées sur plus de 3 ans (la notre en fait 4). Après tu poses des jalons, effectivement pas loin du bullshit: t0= réunion décisionnelle, programme de
travail. t0+ 3 mois: recrutement du candidat thèse. t0+6 mois: les trucs de la tâche 1 auront été préparées pour le machin de la tâche 2. t0+6 mois: recrutement d'un post-doc, etc. Quant à moi, ça
ne s'arrange pas puisque je reçois des mails ultra-agressifs à 8h du mat' qui me demandent de contacter en urgence le secrétaire général de l'Ecole. Quelle perte de temps, quel stress inutile, pour
une demande qui a 10% de chances d'aboutir...j'ai envie de pleurer.