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  • : Les pensées - j'ose le mot- diverses d'un jeune scientifique ayant obtenu un poste académique à l'Université, après presque trois années en post-doctorat dont deux au fin fond du Massachusetts. Ca parle de science (un peu) mais surtout du "petit monde" de la science. Et aussi, entre autres, de bouffe, de littérature, de musique, d'actualité, etc. Et de ma vie, pas moins intéressante que celle d'un autre.
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29 janvier 2011 6 29 /01 /janvier /2011 12:05

Jeudi 13 janvier, je soumettais en ligne une demande ANR, avec mes anciens collègues de la grande fac dans la prairie, et un théoricien de la montagne à Paris.

 

Le lendemain, nous recevions une fiche récapitulative, sorte d'attestation ou de procès-verbal à faire signer par tous les auteurs et leurs directeurs de labos respectifs, et à renvoyer à l'ANR avant le 10 février, les projets étant ensuite soumis à expertise scientifique.

 

Dans une UMR (unité mixte de recherches, appellation administrative correspondant à l'entité "laboratoire", regroupant donc typiquement personnels du CNRS et d'une ou plusieurs universités) classique, on imprime le papier, on le signe dans la case voulue, puis on l'amène à son directeur. Comme, toujours dans une UMR classique, quasiment chaque permanent soumet une ou plusieurs ANR, le directeur, ayant d'autres choses à faire que d'ergoter sur une demande dont il ne maîtrise pas forcément l'aspect scientifique et qui a de toute façon moins de 20% de chances d'aboutir, se contente de signer sans demander son reste. S'il n'est pas là, il y a souvent une secrétaire en charge de l'imitation de la signature du boss (exemple: la secrétaire personnelle de PGG au Collège de France), et au pire, on attend qu'il revienne.

 

Vendredi, je passe donc voir le théoricien, qui, encore plus simple, a la chance d'être son propre directeur. Il signe à gauche (comme auteur ou "responsable scientifique"), il signe à droite (comme directeur), rajoute un coup de tampon et me donne le document.

Par chance mon directeur est au labo ce jour là, je lui fais signer et tamponner.  

Lundi, je poste le tout au coordinateur, dans sa prairie, et je crois être débarrassé.

 

Comme nous ne sommes hélas pas une UMR, le directeur du labo me suggère d'informer poliment la hiérarchie quant à ma demande de financement, histoire de ne pas se faire taper sur les doigts plus tard.

Je m'éxécute.

 

Naïvement, on aurait pu croire que cette hiérarchie:

- soit ne lirait pas le mail.

- soit en prendrait acte en se disant éventuellement, tiens, c'est bien, un jeune recruté qui a l'air de se bouger.

 

 

La réalité est pourtant bien différente: se déclenche une tempête de mails, sur plusieurs jours, tantôt alarmistes, pontifiants, agressifs, obscurs, dont il ressort  néanmoins que j'ai totalement court-circuité la procédure (qu'on m'envoie en pièce jointe, 10 pages imbittables de jargon administrativo-technique en police 10).

Et surtout que la signature du directeur du laboratoire est "impropre à engager l'établissement". Bref, qu'en l'état, le procès-verbal est nul et non avenu.

J'appelle en urgence le coordinateur, tente de lui expliquer ce que je n'ai qu'approximativement compris, et lui demande d'attendre quelques jours pour que je lui renvoie le document valide.

 

 

Presque deux semaines, une trentaine de mails impliquant une boucle de 8 ou 9 personnes, une dizaine de coup de fils et un bon nombre de rendez-vous plus tard, j'ai enfin avec moi le document paraphé par la bonne personne, qui se trouve être rien moins que le directeur général de l'établissement.

 

Je peux maintenant reconstituer la procédure qui a été suivie et qui est donc visiblement la norme chez nous:

- validation par le directeur du laboratoire.

- validation par le secrétariat du département dont notre laboratoire fait partie.

- constitution d'une fiche prospective économique (imbittable document excel destiné à déterminer si le projet va être rentable pour l'établissement ou non). 

- validation du dossier et de la fiche par la directrice du département.

- validation du dossier et de la fiche par la responsable "contrats" de la direction de la recherche.

- validation du dossier et de la fiche par le secrétariat général de l'école.

- validation du dossier et de la fiche par le directeur de la recherche.

- validation par le directeur adjoint de l'établissement.

- validation et signature par le directeur de l'établissement.

Par validation, j'entends simplement un mail général du type "j'ai vu" ou une signature/tampon sur une feuille annexe propre à l'établissement, sésames nécessaires pour pouvoir accéder au n+1. 

 

Remarques cocasses:

- normalement, cette procédure aurait dû être faite avant soumission du dossier scientifique. Celui-ci ayant été finalisé 2h avant la deadline, cela aurait été compliqué... Et de façon générale, comme les appels se font juste avant les vacances et les dossiers doivent être déposés peu après, il y aurait problème sachant que la procédure peut difficilement prendre moins de dix jours et que tout ce beau monde doit bien prendre ses deux semaines de congés...

 

- à l'étape 7, le dossier m'a été renvoyé car, n'étant que stagiaire (les maîtres de conférences ne sont titularisés qu'au bout d'un an), je ne peux, pour l'établissement, être auteur du projet que j'ai pourtant écrit. Il a donc fallu que je fasse contresigner mon paraphe par celui de mon directeur de laboratoire, dont on m'expliquait pourtant depuis dix jours qu'il n'avait aucune valeur. Preuve s'il en était besoin que les six validations précédentes ont été faites sans jamais jeter un coup d'oeil au dossier, juste parce que c'est le réglement. Heureusement, je n'ai pas eu à recommencer à  l'étape 1 ensuite.

Il est d'ailleurs à noter que pour l'administration de l'établissement, ne pas avoir ma signature du tout n'aurait pas dérangé, même si je suis la seule personne de l'établissement impliquée dans la rédaction du projet.

 

- mon directeur de laboratoire occupe un poste éminent à l'ANR, cette histoire l'a outré et il va probablement s'énerver un peu, sur le mode "qui joue au con finit par gagner une bite" (ce sont mes mots à moi, il s'exprime de façon plus subtile). Il est d'autre part à peu près certain qu'au niveau de l'ANR, il n'y aurait eu aucun problème avec son seul cachet. On peut toutefois penser que, si le projet était passé, on m'aurait ensuite fait en interne des misères pour avoir court-circuité tout le monde. Avec risque de voir l'argent de l'ANR refusé: le jeu n'en valait donc pas la chandelle. 

 

- l'un des acteurs de ce vaudeville m'a plus ou moins ouvertement souligné que je ne savais pas lire, puisque l'ANR spécifie clairement, d'après lui, dans son document "signature du directeur de laboratoire ou de la personne habilitée à engager l'établissement". Ceci étant censé justifier cela.

Mais il est en fait écrit: "signature du directeur de laboratoire ou de la personne habilitée à engager l'entreprise".

Je ne suis pas juriste, cependant il me semble que dans les paperasseries à vocation juridique, les mots sont pesés et ont un sens précis. Notre établissement n'étant pas aux dernières nouvelles une entreprise, je suis assez persuadé que cette mention s'adresse uniquement aux industriels éventuellement partenaires, cas fréquent dans les ANR, et pas à des établissements publics pinailleurs.

 

 

Voila, l'un dans l'autre tout est bien qui finit bien. Je ne peux quand même m'empêcher de penser qu'on a mobilisé une dizaine de personnes et beaucoup de mon temps (qui, paraît-il, devrait être consacré à la recherche et à l'enseignement) sur des problèmes qui ont été crées de toutes pièces par les services ou personnes qui m'ont ensuite aidé, généralement très gentiment d'ailleurs, à les résoudre*. 

Là où, dans beaucoup d'endroits, la chose aurait pris bêtement 3 minutes chrono.

Et puis franchement, vu la situation de l'établissement, délicate pour dire le moins, je préférerais que le directeur s'occupe de choses plus urgentes et importantes que de signer toutes les ANR et demandes de financement des personnels... 

 

 

 

 Je ne résiste pas au plaisir de remettre ce monument d'humour réaliste (d'ailleurs, c'est un universitaire qui a mis la vidéo en ligne).

 

* Je crois que cette procédure ultra-lourde a été mise en place pour mettre un terme à certains contrats de type "petites prestations de service entre amis", apparemment pas mal en vigueur à une époque, qui faisaient perdre beaucoup de pognon à l'établissement tout en en faisant beaucoup gagner aux acteurs.

Je peux comprendre.

Cela dit, l'ANR est tout de même quelque chose d'assez "visible", et à ce que je sache, est plutôt faite pour rapporter gros (c'est le but affiché).

Il me semblerait judicieux d'avoir quelque chose d'un peu simplifié dans le cadre d'appels d'offre standardisés, tels que les projets européens, etc...

Enfin, ça mettrait probablement au chômage technique des services qui existent depuis Mathusalem, ce serait dommage.

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Published by mixlamalice - dans La recherche
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