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  • : Les pensées - j'ose le mot- diverses d'un jeune scientifique ayant obtenu un poste académique à l'Université, après presque trois années en post-doctorat dont deux au fin fond du Massachusetts. Ca parle de science (un peu) mais surtout du "petit monde" de la science. Et aussi, entre autres, de bouffe, de littérature, de musique, d'actualité, etc. Et de ma vie, pas moins intéressante que celle d'un autre.
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29 septembre 2012 6 29 /09 /septembre /2012 14:21

Dans le cadre de mes activités d'enseignement, j'organise 2 ou 3 fois par an des "stages pédagogiques" pour industriels.

 

Ces stages sont payés par des entreprises cherchant à former certains de leurs ingénieurs ou techniciens, à une sous-structure de mon établissement, durent d'un à 10 jours et peuvent aller de thématiques très géralistes à des choses plus spécifiques. 

 

Les stages que j'organise sont plutôt généralistes, le but étant par exemple de présenter plusieurs techniques de caractérisation, avec dans certains cas des démonstrations pratiques, et donc de montrer leur champ d'application dans le domaine de la science des matériaux. L'idée n'est pas d'être exhaustif sur chacune des techniques (il n'y a pas le temps), mais de montrer qu'il existe un "world out there" parce que beaucoup de gens ne connaissent que les techniques présentes dans leurs centres de recherche, pas toujours appropriées pour répondre aux questions qu'ils se posent. Et même s'ils n'ont pas forcément le pouvoir décisionnel d'acheter du matos à 100keuros, de leur montrer que c'est parfois un équipement assez classique en laboratoire et qu'il y a donc peut-être moyen de débloquer des situations.

Mon rôle consiste à définir le contenu du stage, à faire venir un certain nombre d'intervenants "spécialistes" des domaines présentés, et éventuellement à moi-même assurer une ou plusieurs interventions. 

 

Il faut voir que le public est très varié, de technicien niveau bac à ingénieur, d'une personne qui bosse sur les matériaux depuis 15 ans à une personne qui vient de changer de service et n'y connaît quasiment rien... du coup, les attentes sont très variées entre stagiaires et même d'une année sur l'autre... pédagogiquement parlant, contenter tout le monde relève de la mission impossible, et on apprend assez vite à vivre avec des évaluations du stage couvrant tout le spectre de dithyrambique à nul à chier.

 

Cela dit, quelques remarques:

- une bonne partie des stagiaires est persuadée qu'une fois que j'ai dispensé mes 3h de cours, ma journée est finie. Ces personnes sont pourtant souvent passées elles-mêmes par les bancs de l'Université, pour des durées de 2 à 5 ans. Je me dis du coup qu'une immense majorité de la population ignore ce qu'est un enseignant-chercheur et voit en nous des "Profs de fac" similaires à des "Profs du secondaire".

 

- l'autre moitié, celle qui sait qu'a priori je bosse aussi un peu dans un labo de recherche, est persuadée que mon rôle devrait être uniquement de résoudre les problèmes des industriels. Et quand je dis résoudre, je ne dis pas établir un "modèle universel" (dénomination pompeuse mais vous voyez ce que je veux dire) et le leur expliquer, hein, je dis juste leur donner clé en main une solution pratique. Bien sûr, tout cela gratuitement.

 

- la quasi-totalité trouve toujours les cours trop théoriques, malgré les études de cas et les démonstrations. En gros, ils arrivent presque tous avec des questions bien précises, et veulent repartir avec une réponse. Le fait qu'il y ait 10 ou 15 personnes avec des profils et des problématiques différentes et que ce n'est pas le but d'une formation ne semble pas leur sauter aux yeux. Qu'on essaye de leur donner des pistes de réflexion pour qu'ils puissent trouver eux-mêmes la réponse (ou au moins de comprendre leur problème) ne correspond pas à leurs attentes. 

Pourtant, il y a bel et bien une différence entre formation, prestation, et consulting.

Ne serait-ce qu'au niveau des prix demandés... Pour donner un ordre de grandeur, la formation de 4 jours avec 7 ou 8 intervenants coûte grosso modo 1400 euros*, l'ingénieur de mon labo demande ce tarif pour 2 ou 3 jours d'essais où il va fournir les données brutes sans analyse de résultats, et une journée de consulting dans mon domaine peut se négocier à plus de 1000 euros pour quelqu'un d'un peu connu.

 

 

Tout ça pour dire qu'il y a visiblement encore du boulot pour faire comprendre le rôle de l'Université et des universitaires et revaloriser la perception qu'en ont la plupart des acteurs industriels (sans parler du public en général).

 

 

 

 

* Sans vouloir vendre ma soupe (je n'ai rien à y gagner à part des heures de service), les Techniques de l'Ingénieur font par exemple des choses similaires pour 30% plus cher. A cette différence de prix s'ajoute le fait que leurs formations sont assurées par 1 seule personne quand les notres font venir 6 à 10 intervenants "spécialistes" issus du monde académique ou industriel. Ah, bien sûr, ça se passe dans nos locaux et les stagiaires sont très sensibles à leur vétusté, et j'imagine que c'est plus chic là-bas (ah, vous ne saviez pas que l'Université est au bord de la faillite? vous croyiez que les enseignants-chercheurs étaient des pleureuses comme tous les profs?)

 

 

 

PS: Ceci était mon 666ème article.

 

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Published by mixlamalice - dans L'enseignement
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Pof' 01/10/2012 23:14


Je ne connais vraiment pas assez le paysage de la recherche universitaire américaine pour en parler, mais j'ai l'impression qu'ayant depuis plus longtemps l'habitude d'etre financés à court terme
et de travailler sur des sujets plus appliqués, ils ont mieux intégré les demandes industrielles.
Ce que j'ai vu, très rapidement et dans un domaine scientifique bien précis, de Singapour m'a laissé l'impression d'une recherche très américanisée, et je serai aussi curieux de voir quel est
leur rapport avec l'industrie.

mixlamalice 01/10/2012 23:19



J'ai vu un peu la recherche universitaire américaine; l'une des choses qui m'a frappé est que par exemple un industriel ne peut pas financer une thèse en imposant qu'elle soit "totalement
confidentielle" comme ça se fait assez souvent chez nous dans certains domaines. Le PhD est un diplôme universitaire qui doit être validé notamment par des publications scientifiques. Certaines
parties du projet doivent donc être amont, ou ouvertes, ou alors dans le contrat est j'imagine stipulé que le doctorant a le droit de passer du temps sur d'autres projets permettant
publication... donc je ne sais pas si la recherche a mieux intégré les demandes industrielles, mais j'ai eu l'impression que les industriels avaient un peu mieux intégré le fonctionnement des
laboratoires universitaires dans ses demandes en tout cas.



Pof' 01/10/2012 22:55


Allez je me lance, j'espère que je serai clair et concis. 


La vision qui existe actuellement dans mon entreprise, et qui nous a également été enseignée en formation (ce qui la valide plus ou moins pour toutes les entreprises de R&D) est la suivante:
le but d'une entreprise est de vendre des produits. Adaptée à l'entreprise de R&D, il s'agit donc de vendre des produits technologiques, c'est-à-dire entretenir l'innovation. La différence
avec le public est donc claire (et c'est aussi une vision que j'assimile peu à peu): le public doit s'occuper de recherche fondamentale, le privé de l'innovation.
Une petite digression, qui sera utile pour préciser un point qui n'est pas forcément clair dans l'esprit de tous (d'où les commentaires abrutis de gens qui ne le sont pas moins
lorsqu'il s'agit de critiquer la recherche publique française): lorsque le chercheur CNRS fait une découverte, ce n'est pas de l'innovation. L'innovation est la transformation d'une découverte
fondamentale en un produit commercialisable. Par exemple, si quelqu'un découvre un alliage d'acier renforcé, c'est une découverte fondamentale dans le domaine de la métallurgie. Celui qui
l'utilise pour en faire une fibre à renforcer le ciment est bien celui qui crée de l'innovation. C'est sans doute cette distinction qu'il faudrait avoir en tête lorsque l'on s'étonne de la
capacité de la France à progresser dans les créations d'emplois innovants et/ou technologiques.


Mais je digresse.


Graisse. C'est fait.


Puisque le chercheur du privé n'a pas vocation à passer 5 ans sur des questions fondamentales pour enfin mettre son produit sur le marché, il se tourne naturellement vers l'universitaire pour de
telles questions. Ajoutons également que l'ingénieur a une formation généraliste, qui lui permet d'apprécier et de relier plusieurs domaines scientifiques, souvent nécessaires dans son produit
final. Ce qui a pour désavantage de l'empêcher de se spécialiser dans un domaine en particulier, ce qui peut l'amener à louper complètement un point crucial. Ce que à l'inverse l'universitaire
verra sans problème s'il est bon. L'ingénieur et l'universitaire sont donc complémentaires de ce point de vue. Résumons: l'ingénieur attend donc de l'universitaire une aide sur un aspect
scientifique clé, dont il n'a pas la compréhension suffisante. Evidemment, un premier problème survient si l'universitaire s'embourbe dans des considérations trop fondamentales par rapport au
problème à résoudre.


J'en viens maintenant à certains défauts que nous rencontrons couramment chez les universitaires, ou au moins l'un des défauts principaux. Mais je dois à nouveau faire une digression:


Le système d'éducation et de recherche français est ainsi fait qu'il sépare distinctement deux voies qui correspondent à la recherche d'un côté, à l'innovation de l'autre: la formation
d'ingénieur, traditionnellement réalisée dans les grandes écoles, la formation de scientifique ou chercheur, traditionnellement réalisée dans les universités. Donc en théorie c'est assez clair:
ingénieur=privé, universitaire=public. En pratique, les choses sont loin d'être aussi simples. D'une part, un mélange des genres s'opèrent au sortir de chacune des voies: des ingénieurs
continuent en thèse après leur grande école, et peuvent même finir maitre de conf ou chercheurs, alors que certains universitaires peuvent également chercher du travail dans le privé. Par
ailleurs, le financement sur projet, via l'ANR et autres, de la recherche publique a encouragé les universitaires à travailler sur des projets qui ne sont plus tout à fait de la recherche
fondamentale (j'exclus ici les sciences médicales, qui sont par nature à la fois fondamentales et appliquées). Par exemple, certains labos peuvent travailler sur l'amélioration des composants
électroniques, sur des couches minces actives pour les vitrages, etc…


En soi, ce n'est pas vraiment un problème. Certains problèmes fondamentaux peuvent n'apparaitre qu'une fois considéré un ensemble ou un système plus vaste ou plus complexe, et les aller-retours
scientifiques entre l'un-peu-plus appliqué et l'un-peu-moins appliqué sont souvent bénéfiques.


Le problème survient généralement lorsque de tels labos s'orientent carrément vers l'appliqué sans en avoir une vision claire, par manque d'informations sur ce que demande réellement l'ingénieur
ou le marché. Par exemple, untel peut vanter son nouveau matériau ultra-résistant. Oui, il est très résistant, 10 fois plus que l'état de l'art, par contre le client demande une durabilité de 10
ans et l'universitaire n'a pas quantifié ce paramètre, ou alors dans son labo, ça dure une semaine. Untel peut faire une cellule photovoltaïque liquide, avec un super rendement. Oui, mais ça ne
marche que sur 1 centimètre carré. Il faudrait pouvoir créer la même, de façon homogène, sur 10 mètres carrés, sans que le liquide ne fasse bomber le verre, etc. etc. etc. Ou si le liquide coute
10 euros le mL, alors que le marché demande plutôt un prix de 1 euros le litre.


C'est donc très souvent le manque de réalisme des labos universitaires face aux attentes du privé que nous constatons lorsque nous devons interagir avec eux. Signalons au passage qu'en Allemagne,
au moins dans le domaine où je travaille, les Frauhnofer Institute assurent un lien entre recherche fondamentale et recherche privée en se concentrant sur des aspects très appliqués, souvent en
relations étroites avec de nombreuses entreprises, et grâce à du matériel adapté (machines de tailles semi- ou quasi-industrielles, et pas de la manip de coin de paillasse).


Voilà. Autant pour la concision. J'espère au moins que ce point de vue, très partial il est vrai, aura été clair.


 

mixlamalice 01/10/2012 23:09



Je suis on ne peut plus d'accord avec les 3 premiers paragraphes.


Pour la suite, si je tente de résumer, le pb vient de certains chercheurs qui pour diverses raisons (probablement liées au remodèlement du paysage des financements disponibles) se sont mis à
"vouloir faire de l'innovation" ou à "prétendre qu'ils en font" (communication) sans avoir les outils/compétences/connaissances des vrais problèmes pratiques, budgétaires etc des industriels. Si
c'est ça, je ne vois pas de raison de ne pas être d'accord non plus, il me semble avoir vu certains cas...


 


Bref, ça ne me semble ni spécialement partial, ni spécialement obtus...



mixlamalice 30/09/2012 22:30


Après, mon article n'était pas vraiment une complainte contre les industriels, plutôt un constat sur une vision erronée de l'Université encore trop répandue... la faut en incombe probablement pas
mal aussi à l'Université elle-même, qui devrait être plus claire sur ses missions (notamment sur le fait qu'elles ne sont pas liées qu'à l'enseignement et/ou qu'une certaine indépendance vis à
vis de l'industrie n'est pas que synonyme de passéïsme gauchiste).

Pof' 30/09/2012 20:56


Pour être exactement de l'autre côté de la barrière, je pourrais avoir beaucoup de choses à dire sur les interactions avec les universitaires. A vrai dire, ça pourrait remplir un article
entier...
Mais pour faire court, plutôt que de taper sur la vision que ces gens du privé ont du public, je crois plutôt, d'après le contenu de l'article, qu'il faudrait simplement critiquer leur stupidité
du fait qu'ils soient capable de confondre formation et séance de consulting....

mixlamalice 30/09/2012 22:00



Tiens, je serais en fait interessé à connaître les reproches de l'autre côté de la barrière justement... pour moi, le reproche évident c'est que certains universitaires considèrent les
industriels comme "le diable" et ne veulent rien à voir à faire avec eux, mais j'imagine que ceux-là, justement, vous ne les voyez pas... a priori vous ne voyez que ceux qui ont envie de bosser
avec eux, donc quels sont leurs (nos) défauts?