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  • : Les pensées - j'ose le mot- diverses d'un jeune scientifique ayant obtenu un poste académique à l'Université, après presque trois années en post-doctorat dont deux au fin fond du Massachusetts. Ca parle de science (un peu) mais surtout du "petit monde" de la science. Et aussi, entre autres, de bouffe, de littérature, de musique, d'actualité, etc. Et de ma vie, pas moins intéressante que celle d'un autre.
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8 février 2012 3 08 /02 /février /2012 09:42

Il y a un article dans le Monde dans le cadre "portrait de chercheur" qui m'interpelle quelque peu.

 

Notamment la phrase titre "Mon salaire horaire est moins élevé qu’à McDo, mais je m’éclate".

 

On peut regretter que le journaliste auteur de l'article ait choisi cette phrase comme titre à son entretien, alors que l'essentiel de l'article tourne plutôt autour du manque de moyens (humains, matériels, financiers) pour faire de la recherche aujourd'hui en France.

 

Mais je regrette également que N. Taylor ait tenu ces propos.

 

Une brève recherche montre que N. Taylor est DR1 Inserm, et que donc son salaire est au minimum 3800 euros brut mensuels (indice majoré minimal pour un DR1 Inserm: 821).

 

On peut également penser que son "Prix de la Recherche Inserm 2010" lui assure la PES et donc au moins quelque chose comme 500 euros de plus par mois (PES autour de 6000 euros annuels pour les Profs et DR, pouvant monter si je me souviens bien jusqu'à 12000).

Soit un traitement annuel brut autour de 50000 euros, peut-être un peu plus.

 

Je ne prétends pas qu'elle ne gagnerait pas mieux sa vie aux USA: 50000 euros = 65000$ au cours d'aujourd'hui, elle pourrait certainement espérer deux fois plus même si les comparaisons directes sont difficiles puisqu'il faut prendre en compte les coûts de santé, d'éducation, etc.

Je ne prétends pas non plus qu'elle est payée à sa "juste valeur" quand on compare à beaucoup d'autres rémunérations et d'autres métiers.

 

Mais tout de même, son salaire la place largement dans les 10% de salariés les mieux payés en France avec une sécurité de l'emploi optimale, et correspond à plus de 3 SMICs mensuels (1400 euros brut).

En temps de crise, ce n'est déjà pas si mal.

 

Quant à McDo, j'imagine qu'on trouve tous types de salaire, mais si on prend le salaire d'un "manager" de franchise aux 35h hebdomadaires, qui est probablement le type de job auquel N. Taylor faisait allusion, on tombe visiblement entre 1500 et 2000 euros brut mensuel, donc entre 2,5 et 3 fois moins que son salaire de DR1 Inserm (les boutonneux qui retournent les steacks ne doivent même pas être payés au SMIC).

 

Du coup, si on la croit, cela signifie que N. Taylor bosse au bas mot environ 90h par semaine (un petit 15h par jour six jours sur sept).

Je ne doute pas qu'un directeur d'équipe Inserm, chercheur de l'année, ne soit pas un peu workaholic et travaille énormément.

Mais je vois qu'elle a probablement un peu pris le pli de beaucoup de chercheurs français, un peu "marseillais" dès qu'ils parlent de leur nombre d'heures de boulot*.

Bref, si ces propos seraient probablement vrais dans la bouche d'un doctorant (salaire typique autour de 2000 euros brut) voire d'un post-doctorant (autour de 2500), on peut les trouver "too much" dans le cas présent.

Il me semble qu'il n'y a pas besoin d'éxagérer l'argument "la recherche en France est mal rémunerée": au contraire, cela le rend moins audible, dans la situation économique actuelle du pays.

 

Il y a dans cet article une autre "imprécision" que je finis par trouver lassante, l'allusion aux "bac+15" (qui lavent les paillasses eux-mêmes). Il faut arrêter: un docteur, c'est un bac+8 (bac+9 éventuellement pour certains qui ont un double diplôme université - école d'ingénieur).

Au-delà, on est un chercheur en CDD (post-doc, ATER, que sais-je encore). Précaire, peut-être, mais plus étudiant.

Cette terminologie douteuse contribue selon moi à renforcer l'image d'Epinal du doctorant ou plus généralement du chercheur comme un éternel étudiant qui n'a jamais voulu affronter la vraie vie et sortir de l'Université.

 

 

A une époque où le discours politique consiste principalement à monter les corporations ou catégories sociales les unes contre les autres, il faut être extrêmement vigilant et pondéré dans sa communication.

Dénoncer de façon intelligente certains aspects de la recherche française est nécessaire.

Se montrer caricatural est dangereux pour la crédibilité du message.

 

 

 

 

 

 

* Moi-même, je ne compte pas mes heures, il m'arrive de faire des journées de type 9h-20h, mais il ne me viendrait pas à l'idée, comme un certain nombre de mes collègues, d'assimiler "heures de présence" à "heures de boulot" (oubliant les pauses café, la pause déjeuner, la glandouille devant l'ordi ou les discussions de couloir). Je refuse également de considérer que faire mollement de la biblio ou lire un article qu'on doit reviewer, répondre à des mails en retard ou réfléchir à un programme de manipes chez soi le soir devant un match de foot équivaut à "j'ai encore bossé trois heures hier soir".

Alors oui, en comptant les heures de présence et tout ce travail en soirée (plus les idées qu'on peut avoir quand on est dans son bain), on peut arriver facilement à des 70 heures ou plus, mais ça ne me semble pas correspondre à la réalité. Et ce biais franco-français de rendre équivalent "bon travail" à "travail qui a pris du temps" me gave un peu.

Mon ex-chef américain est très "successful" en n'ayant jamais dérogé à son 9 to 5 workday plus grosse disponibilité par mail le soir et week-end. J'essaie modestement de faire pareil, autant que faire se peut.

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Published by mixlamalice - dans La recherche
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commentaires

Marc 22/05/2012 11:24


Merci, ça fait du bien de lire quelques lignes avec du bon sens et de l'esprit critique !


Il y a, en effet, suffisamment d'éléments factuels pour dénoncer certains aspects de la recherche en France (au niveau salarial, mais encore plus, comme souligné ici, au niveau du financement de
la recherche). Pas besoin de faire des comparaisons indues, qui enlèvent crédibilité au message de fond. Et je pense que quiconque travaillant au MacDo, dans des conditions plus que douteuses,
pourrait légitimement être révolté par ce genre de propos...

Jerome 18/02/2012 10:58


Hello


Et bien moi je serai encore plus radical que toi !  on devrait logiquement s'arrêter à Bac+5, en considérant le
doctorant comme un Master et la thèse déjà un comme un CDD de x années. Oublions même la carte d'étudiant qui rend le statut du doctorant "étudiant-salarié" inintelligible d'abord
pour l'administration et ensuite aux yeux des RH (quand la majorité de ces jeunes junior researchers chercheront autre chose qu'une place dans un labo public !)


 


Puisque les écoles doctorales font vivre ce monstre à deux têtes dans leurs fameuses chartes ("étudiant et salarié"), les bac+9, +12,+15 seront toujours considérés comme des inadaptés et leurs
compétences transversales continueront à passer au-dessus de la tête des RH...


Bien évidemment, la situation est plus complexe car il y a plusieurs "statuts" de thèse, et il est difficile de comparer des doctorants en sociologie (avec une forte minorité qui sont non
financés vivants de petits boulots), en maths, cancérologie clinique, etc. Je pense que c'est cet aspect même qui rend à jamais ingérable une réforme du doctorat (et du même coup une réforme de
l'image du doctorat en France).


 


Tu as l'honnêteté intellectuelle de lever un joli lièvre sur le microcosme de la recherche (Franco-français ?) en comparant les heures présentes et les heures travaillées ; un autre lièvre serait
cette sorte de barrière de verre entre les statutaires et les précaires, ces derniers rassemblant ces fameux thésards, dont le devenir professionnel, ma foi, importent peu aux yeux des premiers
(même si les premiers ont été ces derniers, ils semblent rapidement l'oublier).

mixlamalice 21/02/2012 10:49



Le débat sur la thèse est toujours délicat: je suis d'accord que les DRH doivent arrêter de considérer le docteur comme un "mec qui a étudié trois années de plus à la fac parce qu'il avait peur
d'affronter le vrai monde, celui du travail".


Mais si on considère la thèse comme un CDD, on enlève le côté "formateur", validé par un diplôme. Certes, un CDD est une expérience de formation, mais ce n'est pas tout à fait pareil...


 


Disons que le plus simple serait probablement qu'il y ait plus de docteurs dans les cellules RH, on peut rêver.



postdoc 08/02/2012 15:02


Pour ma part je suis plutôt d'accord avec Taylor même si effectivement le salaire horaire d'un DR1 devrait être plus élevé que quelqu'un qui cuit des burgers au macdo du coin.


Je pense que les semaines de 50-80 heures (suivant la charge de travail) sont typiques. Compter les heures à répondre aux courriels en retard, faire de la biblio et tout ça me paraît assez
légitime. Ça empêche de faire une vraie coupure et pour ma part au moins, ça ne me repose pas du tout. Au bout d'un certain temps je deviens à peu près aussi vif d'esprit qu'une huître comateuse
et je dois vraiment prendre un weekend à ne rien faire ou presque niveau boulot pour me remettre sur pied. On voit assez d'articles plaignant les cadres disponibles 24/24 à cause/grâce aux
smartphones et autres emails et l'effet que ça a sur leur santé. Je pense qu'on est dans une situation assez similaire. Mes parents étaient effarés pendant les « vacances » de Noël que je me tape
des journées de 12-14 heures sans comprendre que c'est un rythme assez standard. Ma cheffe aux US faisait aussi largement du 9-5. En revanche une fois les gamins au lit elle refaisait un 9-2.
C'est dur de devenir un ponte respecté sans un gros boulot.

mixlamalice 08/02/2012 17:00



Disons que l'"à peu près" quand on est scientifique est toujours un peu dommageable, même si c'est pour "make a point"...


Dans le cas présent, dire qu'elle gagne moins en salaire horaire qu'au McDo me semble largement sous-estimer son salaire ou surestimer celui des employés de la chaîne. Ou alors, assez
grossièrement exagérer sa charge de travail. Je veux bien admettre 70h en étant gentil et en comptant chaque minute passée avec sa boîte mail ouverte ou une publi à proximité, mais sous-entendre
qu'on bosse 90-100h ne me semble pas une bonne idée.


Je connais quelques professions libérales qui doivent travailler dans les 80h par semaine, ça correspond quand même à du 8h-22h six jours sur 7 et ils ont pas la mine fraîche de Miss Taylor...


 


Un gros ponte respecté quel que soit le domaine sans être workaholic, ça me semble difficile. Quelqu'un qui fait une belle carrière, je pense que si.