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  • : Les pensées - j'ose le mot- diverses d'un jeune scientifique ayant obtenu un poste académique à l'Université, après presque trois années en post-doctorat dont deux au fin fond du Massachusetts. Ca parle de science (un peu) mais surtout du "petit monde" de la science. Et aussi, entre autres, de bouffe, de littérature, de musique, d'actualité, etc. Et de ma vie, pas moins intéressante que celle d'un autre.
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16 décembre 2009 3 16 /12 /décembre /2009 16:31
Je suis en train de lire un bouquin de D. Lodge, une collection d'essais de critique littéraire, fort intéressants, et qui s'intitule "Consciousness and the Novel" (non disponible en français à ma connaissance).

Dans l'un des essais "literary criticism and literary creation", Lodge écrit, à propos du travail de l'écrivain:
"Few modern novels take more than ten hours to read, but the novelist will work for hundreds, perhaps thousansds of hours to make the experience enjoyable and profitable, and most of those hours will be taken up with work that is essentially critical. It is not work that necessarily goes on at the writer's desk, but at all times and places: in bed, at the table, while showering or cooking, or walking the dog".

(Peu de romans récents prennent plus de dix heures à lire, mais le romancier aura travaillé plusieurs centaines ou milliers d'heures pour rendre l'expérience agréable et enrichissante, et la plupart de ces heures sont en fait du travail critique, de révision permanente. Ce travail n'est pas seulement effectué à son bureau, mais partout et tout le temps: au lit, à table, pendant qu'il se douche ou fait la cuisine, ou promène son chien.
Traduction pas très travaillée de Mix)

Rien de révolutionnaire dans ce propos, et concernant un écrivain, cela semble bien naturel: il est facile de concevoir que la "concision" du produit final est un leurre qui ne reflète absolument pas le labeur de l'écrivain (sauf dans le cas d'Amélie Nothomb ou de Dan Brown qui disposent de générateurs automatiques de romans). On comprend aussi aisément que le travail créatif ne se compte pas en heures de bureau, 9h-17h, mais que c'est un processus continu et fortement non-linéaire: comme le dit Lodge, un romancier ne s'arrête pas nécessairement de penser à son travail parce qu'il n'est plus devant son ordinateur ou sa machine à écrire, et de plus deux mois de labeur peuvent n'aboutir à rien alors que quelques heures pourront presque sans retouche devenir des pages clefs du roman final.

Bref, si on accepte assez facilement cette assertion pour les écrivains, et les artistes en général, il me semble qu'elle s'applique également assez bien aux chercheurs. Mais danc ce cas, la perception extérieure de ce fait apparaît beaucoup moins établie, popularisée par exemple par le malheureusement célèbre "des chercheurs on en trouve, des trouveurs on en cherche" de De Gaulle.

Modifiez quelque peu le texte de D. Lodge:
"Peu d'articles scientifiques prennent plus de quelques heures à lire et leurs résultats sont rarement révolutionnaires, mais le chercheur aura travaillé plusieurs centaines ou milliers d'heures pour obtenir puis comprendre ses résultats et les exposer de manière enrichissante pour la communauté et/ou les industriels, et la plupart de ces heures sont en fait du travail critique. Ce travail n'est pas seulement effectué au laboratoire, mais partout et tout le temps: à son bureau, à table, pendant qu'il se douche ou fait la cuisine, ou promène son chien."
Et vous aurez une description assez réaliste du travail de chercheur*.
Cela est surtout vrai dans le cas des "théoriciens" (De Gennes aimait bien raconter les circonstances anecdotiques pendant lesquelles il avait eu de bonnes idées), mais même dans le cas d'un expérimentateur un peu bas du front comme moi, cela s'applique: les expériences que je présente, que ce soit dans un papier ou une conférence, bref, les expériences qui marchent, ont souvent été réalisées en relativement peu de temps. Tout le travail en amont, qui consiste à mettre au point l'expérience qui va marcher, principalement par itération successive d'expériences qui échouent, puis à comprendre et analyser de façon pertinente les résultats obtenus, qui amènent à procéder à d'autres expériences etc, n'est pas vraiment montré. Ce travail, long et souvent fastidieux, n'est pas nécessairement effectué au laboratoire (j'ai eu des idées de manipes ou d'analyses en regardant un match de basket à 23h), et est aussi difficilement quantifiable de manière linéaire (on peut rester bloquer plusieurs semaines sur un problème et le débloquer en quelques heures suite à une illumination ou un coup de bol).
En général, on ne présente que ce qui est beau et lisse, pas ce qui a chié lamentablement un an avant de se débloquer, comme on ne dévoile pas qu'on a passé six mois à comprendre un résultat bizarre: pour prendre l'exemple de mon dernier papier, les expériences et analyses explicitement présentées sont le fruit de, grosso modo, deux mois de travail, même si j'ai, en tout, passé presque 18 mois sur le projet.
Souvent, comme le dit Lodge pour les écrivains, on prétend après coup que tout était calculé dès le début, et dans la communauté tout le monde fait plus ou moins semblant d'être dupe. 
Mais de même qu'un écrivain a besoin d'un premier brouillon médiocre pour arriver à une version définitive brillante, un chercheur a besoin de ces premières expériences foireuses ou de ces premiers modèles merdiques pour arriver à un résultat final satisfaisant. 

Il y a d'autres analogies intéressantes à faire, notamment celle qui explique que le résultat final, le roman publié (ou l'article scientifique, la thèse etc), de l'écrivain (du chercheur), est, du fait de ces corrections incessantes, fondamentalement extrêmement différent de l'idée initiale. Mais baste pour aujourd'hui.


* La petite adaptation a ses limites dans la mesure où elle pourrait laisser croire que publier est l'activité fondamentale du chercheur, dérive actuelle ("Publish or Perish") qui nous vient des US et n'est ni très enthousiasmante, ni forcément très bon signe quant à la qualité de la science en train de se faire. Mais bon, ne chipotons pas, l'effet reste selon moi assez saisissant.

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Published by mixlamalice - dans La recherche
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commentaires

tiusha 17/12/2009 00:39


c'est où le bouton "I like"?

une autre lettre à envoyer à la presse ;-)

je ne connaissais pas ce bouquin de D Lodge mais je suis assez fan de ses bouquins sur le milieu universitaire.


mixlamalice 17/12/2009 00:51


Ses romans sont effectivement bien pour qui aime le style "academic novel", mais j'aime aussi ses bouquins de critique littéraire où de vulgarisation de théorie littéraire: d'une part, il est
passionné, toujours amusant, et il donne envie de lire les auteurs dont il parle (c'est lui qui m'a fait découvrir Martin Amis), et il explique assez simplement (même en V.O.) des concepts
assez complexes, et des idées sur la littérature sans doute assez basique pour qui les a étudiées qui ne m'auraient pas effleuré l'esprit.

Bref, c'est un bon vulgarisateur (l'Art de la fiction est disponible en français pour un exemple).