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  • : Les pensées - j'ose le mot- diverses d'un jeune scientifique ayant obtenu un poste académique à l'Université, après presque trois années en post-doctorat dont deux au fin fond du Massachusetts. Ca parle de science (un peu) mais surtout du "petit monde" de la science. Et aussi, entre autres, de bouffe, de littérature, de musique, d'actualité, etc. Et de ma vie, pas moins intéressante que celle d'un autre.
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2 juillet 2014 3 02 /07 /juillet /2014 16:14

C'est une réflexion que l'on est parfois forcé de se faire lorsque l'on est confronté à certains étudiants ou plus généralement à certaines situations.

 

Ainsi, lors d'auditions pour le recrutement d'un master pro dont nous nous occupons. Sans être génial, il marche bien et a plutôt bonne réputation tant parmi les étudiants que parmi les employeurs.

Nous opérons donc une petite sélection à l'entrée (environ 60 dossiers reçus, pour une trentaine de places maximum).

Nous voyons passer un certain nombre de dossiers problématiques, dans la mesure où les raisons de les refuser sont très claires pour nous, mais visiblement dures à avaler pour les étudiants. 

Ainsi, il est je pense de notre devoir d'honnête homme de dire à un étudiant que faire un master pro alors qu'on a un diplôme d'ingénieur et un master recherche dans le domaine n'apportera rien à la choucroute*.

De même, on ne peut pas ne pas dire, si l'on est un minimum honnête, à un étudiant qui a déjà 2 masters, 1 pro et 1 recherche dans la filière, qu'un 3ème master le desservira plus qu'autre chose. 

Le problème est, comme il est arrivé hier à un collègue, lorsque l'étudiant ne veut pas entendre ces arguments, même énoncés posément et détaillés, et se fend d'un mail d'insultes ("bobos parisiens" "ne valez rien sur le plan scientifique" "ne connaissez rien à la vie"...). C'est toujours un peu dur à avaler, le pire étant que dans le même mail, l'étudiant nous a donné le nom de ce qui était pour lui de vraies personnes de qualité: à savoir, visiblement, celles qui l'ont accepté dans son second master avant de lui faire miroiter un poste dans leur laboratoire... bref, des gens qui l'ont, je pense, un peu utilisé. 

Et puis même si nous ne connaissons pas grand chose à la vie, nous travaillons tout de même en partenariat étroit avec un bon paquet d'entreprises, dans le cadre du master mais aussi de notre recherche, et nous avons donc une idée pas complètement déraisonnable du CV des gens qui sont recrutés et dont on nous dit du bien.

J'y vois une conséquence de certains propos tenus entre autres par l'UNEF et qui a fini par pénéter l'esprit des étudiants, à savoir le raisonnement simpliste suivant: "toutes les études le prouvent: plus l’on est diplômé, plus on a de chance de trouver un emploi". Et donc, quand on explique à un étudiant que, du point de vue d'un recruteur, une succession baroque de diplômes n'est pas nécessairement bien vue, il ne nous croit tout simplement pas et pense qu'on l'enfume.

 

J'avais vécu il y a quelques mois une situation similaire avec une personne qui elle, recherchait une thèse depuis 2 ans. Et qui était venu dans mon laboratoire "pour savoir si elle pouvait s'inscrire chez nous" (preuve qu'au bout de 2 ans, elle n'avait strictement rien compris au fonctionnement du système).

Après avoir passé une bonne demi-heure à lui expliquer que ça ne marchait pas comme ça, j'en avais passé une autre à lui expliquer que, dans notre domaine en tout cas, ses chances de trouver une thèse étaient désormais quasi-nulles, puisqu'il y avait non pas une mais deux promos de masters "prioritaires" dans les choix des chercheurs, par rapport à elle**.

J'avais accepté de la recevoir une nouvelle fois quelques mois plus tard, pour lui redire les mêmes choses, et lui conseiller de chercher avant tout des jobs dans le privé. Après 2 ans sans rien faire, elle m'avait même dit avoir refusé un poste de technicien supérieur parce qu'elle ne voulait pas brader son diplôme. A quoi je lui ai répondu qu'après 2 ans d'inactivité, son diplôme ne valait plus grand chose, et, autre truisme, qu'on trouve plus facilement un boulot quand on a un boulot.

La encore, elle ne m'a pas cru, m'a pris pour un connard méprisant, a failli chialer, et m'a cité en exemple tous ces gens qui lui proposent des stages dans leurs labos en lui assurant que derrière, c'est sûr il y a une thèse...

 

Et puis, on voit passer pas mal de candidatures pour des postes d'ATER ou 1/2 ATER, de personnes à qui on a envie de crier de se barrer de là tant qu'il est encore temps... Je suis personnellement tiraillé entre les besoins du labo (en termes de recherche, et d'enseignement) et l'honnêteté dont j'essaye de faire preuve: je n'ai pas envie de recruter des gens en ATER quand je suis persuadé que leur chance d'obtenir un jour un poste de MCF est nulle. Or, c'est le cas d'une majorité des candidatures que l'on reçoit, soyons franc.

Et même, en tant que "révolutionnaire" de l'ESR, je crois que ces personnes sont indispensables au système, et que le jour où elles auront disparu car elles auront compris qu'on se fout globalement pas mal de leur gueule, le système se cassera la gueule rapidement. Ce que j'appelle de mes voeux.

Mais toujours est-il que peu sont capables d'entendre un discours rationnel leur expliquant qu'étant donné les ouvertures de poste, leur dossier n'est objectivement pas assez bon. Ils peuvent toujours me répliquer, et ils ont peut-être raison, qu'il faut aller au bout de ses rêves etc etc. 

 

 

C'est toujours plus facile de caresser les gens dans le sens du poil, d'être le good guy, et parfois même dans le monde de l'ESR ça peut s'avérer utile politiquement, mais je crois qu'il est de notre responsabilité d'enseignant de dire aussi la vérité aux étudiants, même si celle-ci n'est pas toujours facile à entendre.

 

Et donc, si quelques étudiants me lisent: les gentils, ce ne sont pas ceux qui prétendent que, "puisque plus on est diplômé, plus on a un emploi, ergo tout le monde a droit à un diplôme de master", ni ceux qui vous laissent penser que la suite logique de ça, c'est que deux ou trois ou quatre masters, c'est encore mieux. Ceux là, ils n'ont pas forcément besoin d'avoir le leur pour finir au cabinet du ministre ou conseiller à la Mairie de Paris.

Ce ne sont pas non plus les professeurs qui acceptent cette situation voire en profitent, parce que ça leur permet de continuer à maintenir en vie leur formation ou de garder leur petit pouvoir universitaire - qui ne fait pas de mal au CV- de "responsable de master", ou d'avoir, malgré tout, un vivier d'étudiants à disposition pour abattre du boulot pas cher dans le labo.

 

 

Remarque: Certains commentaires disent, me semble-t-il, un peu la même chose dans l'article de Gaïa donné en lien plus haut dans le paragraphe sur l'UNEF    

 

 

* éventuellement, un MBA, ou master spécialisé, ou une formation complémentaire dans un registre très différent, pourquoi pas... mais pas deux intitulés quasiment identiques.

 

** j'ai rencontré très récemment un jeune au discours par contre très raisonnable, preuve que ça existe, alors qu'il aurait pu faire preuve d'aigreur: après s'être fait bitter 2x en moins de 6 mois sur une offre de thèse (financement "sûr de chez sûr" qui tombe à l'eau au moment de la signature, demande d'une pièce administrative supplémentaire qu'il n'a pas réussi à obtenir dans les délais impartis), il nous a dit que bon, c'était dommage, mais qu'il laissait tomber l'idée et candidatait dans le privé, et donc cherchait à donner un vernis plus pro à son cv avec une alternance.

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Published by mixlamalice - dans L'enseignement
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commentaires

Aisling 24/07/2014 09:46


Vu mon expérience de recherche de financement de thèse cet année pour un bon étudiant avec un bon projet, je suis d'accord avec Mix: 4 échecs sur 4 soumissions avec un taux de sélection oscillant
entre 10 et 15%. Aucun des retours (officiels ou officieux) ne comportait de critique sérieuse du dossier - c'était plutot une combinaison de plus de soumissions de qualité à budget constant ou
en baisse. 

Cub 08/07/2014 16:23


Il faudrait aussi leur expliquer que trouver une thèse ce n'est pas si compliqué que ça. C'est une combinaison de ne pas trop glander en Master, de ne pas avoir peur de quitter sa ville natale
(pour le cas où on y a fait ses études), d'accepter de prendre des contacts, et de chercher de l'aide. Les responsables de Master, pour la survie de ce dernier, se plient en général en 4 pour
aider leurs étudiants à trouver une thèse.


 


D'autre part, parler anglais couramment en sortie de master devenant de plus en plus fréquent, il ne faut pas avoir peur de démarcher des thèses en co-tutelle ou carrément de demander des
entretiens Skype avec des chercheurs étrangers.

mixlamalice 09/07/2014 11:35



je ne suis pas sûr que ça soit toujours aussi vrai: comme pour tout le reste, j'ai l'impression qu' il y a de moins en moins de bourses, contrats doctoraux, cifre et autres.


Par contre, la multiplication des guichets, des deadlines etc, fait, je crois, qu'être bon ou médiocre en M2 a moins d'importance qu'avant.


Il y a quelques années, les choses étaient simples: les très bon M2R qui le voulaient faisaient une thèse, les autres c'était plus dur. Aujourd'hui, ce sont d'abord les projets qui sont
sélectionnés, du coup parfois on prend ce qu'on peut (ou ce qui reste).



DM 07/07/2014 13:52


Il est vrai que certains collègues ne sont pas très réglos et « enfument » les étudiants au niveau recrutement M2R.


Je me rappelle d'une discussion avec un étudiant qui avait envisagé de faire un M2R avec moi, et qui m'avait en substance dit que non parce qu'il ne pourrait pas continuer en thèse avec moi car
je n'étais pas HDR et que dans tel autre labo/thème on lui avait dit qu'il y aurait des postes par la suite.


Ce type d'arguments, il ne les a pas inventés tout seul : quelqu'un a bien dû les lui fournir, en omettant bien sûr de lui dire que l'absence d'HDR n'est nullement un problème (on aurait mis un
HDR en directeur de thèse et moi en co-encadrant), et qu'il est proprement délirant et malhonnête de promettre 4 ans à l'avance l'existence de postes dans une thématique.


 

mixlamalice 09/07/2014 11:31



"qu'il est proprement délirant et malhonnête de promettre 4 ans à l'avance l'existence de postes dans une thématique"


Pas toujours, il y a des gens qui ont le bras long... (j'ai déjà vu des promesses de ce genre se réaliser)



Cub 04/07/2014 15:22


Je trouve dommage que ce billet n'insiste pas plus sur LA chose révélatrice qui en ressort : les étudiants sont horriblement mal orientés en licence/master. Au mieux y aura-t-il un prof
suffisamment au courant de ce problème pour leur dire lui-même l'essentiel du contenu de ce billet, à savoir qu'il ne faut pas rester trop longtemps sans job, que cumuler les masters ne sert à
rien; et qu'il faut se construire un réseau de contacts sérieux.


 


Mais non, les maîtres de conf et autres CR font leur cours uniquement pour enseigner ce qu'on leur dit d'enseigner. L'orientation est censée être laissée à un service dédié de l'université,
service qui malheureusement reste dans son coin et use de l'excuse "nous on est là l'étudiant n'a qu'à venir nous voir s'il a besoin d'aide". Sauf que comme on le voit dans les exemples vités par
Mix, les étudiants croient savoir comment ça se passe, car ils prennent les conseils d'autres étudiants ou de leurs parents ("dont un collègue leur a dit que..." "parce que son fils il a
fait...") pour argent comptant.


 


Car il faut aussi rappeler une chose : énormément d'étudiants master/licence sont là car, comme ils disent, "on a vu de la lumière on est rentré", et n'ont aucune idée de leur avenir. J'ai eu des
collègues qui ont fait une thèse et qui m'ont dit "on est allé là car on savait qu'il (le chef) avait des sous, et on s'est dit qu'on aimerait le sujet de recherche avec le temps..." alors que le
chercheur devrait justement avoir l'avantage sur l'ingénieur de faire ce qui le passionne, et pas de forcément aller chercher à bosser sur des nano-prouts ou au laser mégajoule... Finalement
entre ça et un technicien supérieur qui bosse moins et gagne autant...

mixlamalice 04/07/2014 16:00



"Je trouve dommage que ce billet n'insiste pas plus sur LA chose révélatrice qui en ressort"


Bon, je ferai mieux la prochaine fois :)


 


Je suis d'accord qu'il y a une sorte de déresponsabilisation collective.


La scolarité ou service équivalent est inopérant, et a pour réponse générale bien trop souvent "ben allez voir le
Prof".


Les EC, pour certains font ce qu'ils peuvent, pour d'autres s'en foutent, mais de toute façon ne peuvent pas, même avec la
meilleure volonté du monde, je pense, s'occuper de l'orientation individuelle des étudiants en plus du reste... 


Surtout quand ceux-ci, de toute façon, ne sont disposés qu'à entendre ce qu'ils ont envie d'entendre, à se demander
pourquoi, pour certains d'entre eux, ils viennent demander des conseils. Et donc la majorité qui suit le mouvement...


 


C'est difficile à quantifier, mais je pense que je passe quelques dizaines d'heures (10h, 20h, 30h, je ne sais pas...) par
an à essayer d'orienter des étudiants (je ne parle pas des étudiants que j'encadre directement en stage, projet ou autre, mais de personnes que j'ai en cours). En gros, je réponds favorablement,
la plupart du temps, à ceux qui me sollicitent pour un entretien, probablement une dizaine dans l'année (il est amusant de noter que ceux qui sollicitent sollicitent souvent
beaucoup). 


Notre secrétaire pédagogique, pas toujours au taquet, fait quand même pas mal de boulot dans ce sens là (au
moins pour la partie "orientation administrative" - les étudiants qui viennent pour qu'on leur explique comment s'inscrire ou autre parce que la scolarité les balade).


 


Après il n'y a pas de fatalité non plus à ne pas être au taquet concernant son orientation... j'ai "décidé" de
faire de la recherche à bac+5 suite à un projet de 3 mois dans un labo (pourtant, j'étais encadré par un thésard dépressif). Auparavant, j'avais surtout suivi le mouvement... fais S, fais prépa,
va dans l'école la mieux classée que tu as etc. J'avais bien sûr plein de potes beaucoup plus "mûrs" sur ce plan là que moi, mais bon, j'ai fini par me bouger une fois que j'ai eu
choisi.



Tichinoi 04/07/2014 10:50


Vu le salaire d'un ATER (le même que celui d'un thésard, il me semble), il vaut mieux pour tout docteur qui a fait un peu d'enseignement partir en post doc. C'est mieux payé et plus valorisant.


Voire même, il vaut mieux s'inscrire au chomage et chercher du boulot dans le privé que de faire un ATER qui n'apporte plus grand chose et rajoute un an à la date de péremption Sauvadet.