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  • : La vie au labo
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  • : Les pensées - j'ose le mot- diverses d'un jeune scientifique ayant obtenu un poste académique à l'Université, après presque trois années en post-doctorat dont deux au fin fond du Massachusetts. Ca parle de science (un peu) mais surtout du "petit monde" de la science. Et aussi, entre autres, de bouffe, de littérature, de musique, d'actualité, etc. Et de ma vie, pas moins intéressante que celle d'un autre.
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  • Misanthrope optionnellement misogyne et Esprit Universel.

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7 décembre 2010 2 07 /12 /décembre /2010 18:00

Hier, 22 février, j’allais à la Chambre des Paris. Il faisait beau et très froid, malgré le soleil de midi. Je vis venir rue de Tournon un homme que deux soldats emmenaient. Cet homme était blond, pâle, maigre, hagard ; trente ans à peu près, un pantalon de grosse toile, les pieds nus et écorchés dans des sabots avec des linges sanglants roulés autour des chevilles pour tenir lieu de bas ; une blouse courte, souillée de boue derrière le dos, ce qui indiquait qu’il couchait habituellement sur le pavé ; la tête nue et hérissée. Il avait sous le bras un pain.

Le peuple disait autour de le lui qu’il avait volé ce pain et que c’était à cause de cela qu’on l’emmenait. En passant devant la caserne de gendarmerie, un des soldats y entra, et l’homme resta à la porte, gardé par l’autre soldat.

 

Une voiture était arrêtée devant la porte de la caserne. C’était une berline armoriée portant aux lanternes une couronne ducale, attelée de deux chevaux gris, deux laquais en guêtres derrière. Les glaces étaient levées, mais on distinguait l’intérieur, tapissé de damas bouton d’or. Le regard de l’homme fixé sur cette voiture attira le mien. Il y avait dans la voiture une femme en chapeau rose, en robe de velours noir, fraîche, blanche, belle, éblouissante, qui riait et jouait avec un charmant petit enfant de seize mois enfoui sous les rubans, les dentelles et les fourrures.

 

Cette femme ne voyait pas l’homme terrible qui la regardait.

Je demeurai pensif.

 

Cet homme n’était plus pour moi un homme, c’était le spectre de la misère, c’était l’apparition, difforme, lugubre, en plein jour, en plein soleil, d’une révolution encore plongée dans les ténèbres, mais qui vient. Autrefois, le pauvre coudoyait le riche, ce spectre rencontrait cette gloire ; mais on ne se regardait pas. On passait. Cela pouvait durer ainsi longtemps. Du moment où cet homme s’aperçoit que cette femme existe, tandis que cette femme ne s’aperçoit pas que cet homme est là, la catastrophe est inévitable.

 

Victor Hugo, Choses Vues, 1846

 

2 ans après, Louis-Philippe était renversé par la révolution de février 1848, la 2ème République proclamée.

 

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commentaires

clovis simard 09/12/2013 13:37


UN PROPHÈTE MODERNE.fermaton.over-blog.com

mixlamalice 11/12/2013 09:33



ça faisait longtemps.



Ch'Tom 08/12/2010 13:33



Ouais, j'imagine que dans le tas Paco Rabanne et Nostradamus ont du avoir du cul aussi une fois ou deux...



mixlamalice 08/12/2010 16:27



Pas faux, mais eux voient plutôt sur le long terme... la seule fois où Rabanne a prédit la fin du monde il y a quelques années, la chute a été cruelle (pas pour nous). Et puis, Choses vues était
un "journal intime" publié post mortem, pas une prophétie au sens propre... Hugo avait d'autres métiers (ah oui, Rabanne est couturier aussi).



postdoc 08/12/2010 01:02



« Ses écrits permettent d'apercevoir la misère incroyable de la monarchie de Juillet »


 


Disons de l’Europe du 19è siècle même.



mixlamalice 08/12/2010 16:24



On notera l'utilisation récurrente chez Hugo de l'image du "pauvre envoyé au bagne pour avoir volé un pain" qu'on retrouve dans Claude Gueux et chez Jean Valjean. C'était visiblement assez
largement exagéré, mais il faut savoir parfois le faire pour "make a statement".



Guil's 07/12/2010 19:38



Chambre des *Pairs* (Hugo en faisait partie). Ses écrits permettent d'apercevoir la misère incroyable de la monarchie de
Juillet. Il ne faut pas oublier que Karl Marx est à Paris dans ces années-là, sa pensée politique a été largement forgée par ce qu'il y a vu.



mixlamalice 08/12/2010 16:22



Marx et Hugo, ça avait quand même plus de gueule que Beigbeder et BHL, le Paris intellectuel du milieu du 19ème...