Les pensées - j'ose le mot- diverses d'un jeune scientifique ayant obtenu un poste académique à l'Université, après presque trois années en post-doctorat dont deux au fin fond du Massachusetts. Ca parle de science (un peu) mais surtout du "petit monde" de la science. Et aussi, entre autres, de bouffe, de littérature, de musique, d'actualité, etc. Et de ma vie, pas moins intéressante que celle d'un autre.
Dans un labo que je connais, il était extrêmement courant, jusqu'à il y a peu, de prolonger en 4ème voire 5ème année les thèses par un ATER, ou d'inciter les jeunes docteurs à rester au labo faire un post-doc, un petit contrat industriel, etc.
Je trouve que ça symbolise bien cette fausse empathie, ou empathie intéressée, qui semble bénéfique et bienveillante à court terme mais s'avère néfaste à moyen terme, qu'on rencontre dans notre milieu.
Ok, à court terme, on a l'air sympa: on offre un job, fût-il temporaire, à un jeune. Dans le contexte actuel, c'est déjà pas mal. Pour le doctorant en fin de thèse, qui est souvent un peu dans le doute métaphysique, c'est la solution de facilité. Sauf qu'à moyen terme, il n'y a généralement aucune intention de l'embaucher pour de bon (même si parfois ce genre de choses est évoqué comme argument), et ça le grille au minimum un peu, parfois complètement, le CV pour une carrière académique. Dans les commissions de recrutement, "tiens, mais pourquoi il a fait 5 ans dans son labo de thèse?". Il n'est pas non plus facile de justifier face à un industriel ces contrats "alimentaires".
Ainsi, je me souviens de cette personne, qui a du passer 5 ou 6 ans d'affilée dans le labo entre sa thèse et ses différents contrats. Elle était devenue en quelque sorte le "super technicien", qui connaissait toutes les manipes du labo, formait tout le monde, et n'en retirait personnellement pas grand chose. Finalement, tout ce petit monde sympa qui la prolongeait de six mois en six mois a vu arriver la loi Sauvadet et a conclu en réunion "bon ben faut qu'elle dégage". Mais ils la regrettent beaucoup aujourd'hui: normal, certes elle n'apprenait pas beaucoup scientifiquement et se flinguait un peu la carrière, mais c'était bien pratique pour les permanents qui lui refilaient leurs étudiants en formation...
Or, quand on essaye de s'affranchir de la sympathie qu'on peut éprouver pour une personne et qu'on tente de réfléchir à la situation dans sa globalité ou sur du long terme, on passe pour un connard sans coeur (tant du point de vue des collègues, qui soit ne sont pas conscients de leur cynisme, soit font semblant, que parfois du point de vue des jeunes chercheurs, ce qui est plus triste). Mais est-ce que le mec sympa, c'est vraiment celui qui, au final, t'aura pourri ton CV et te jettera au bout de 3 ou 4 ans parce qu'il n'a "pas les moyens de te titulariser", tout en ayant bien profité de tes compétences?
Ces pratiques ont un peu stoppé, pas parce qu'il y a une épiphanie dans le labo au sein des permanents, mais simplement parce que le nombre de postes d'ATER ont fortement baissé, et que les durées moyennes des thèses ont été épinglées par l'AERES (je vous ai dit que j'aimais bien l'AERES...).
On a le même genre de situations avec les personnels de catégorie C ou certains contractuels gestionnaires payés sur contrats de type 10 mois sur 12. Il y a plein de gens sympas pour prendre la défense individuelle de ces personnes, et pour leur donner plein de boulot à un salaire horaire bien en-dessous du SMIC. Si on s'élève contre l'existence même de ces contrats ou de ces conditions de travail, on est implicitement accusé de vouloir mettre des gens au chômage, de ne pas prendre en compte la bonne marche du système, etc.
(Désolé, texte écrit un peu sur le vif, sans avoir pris beaucoup de temps pour le peaufiner, il y a sans doute des passages légers tant sur le fond que sur la forme - encore plus que d'habitude, je veux dire)
(Cela rejoint aussi un peu mon article sur la sélection à l'université)