Les pensées - j'ose le mot- diverses d'un jeune scientifique ayant obtenu un poste académique à l'Université, après presque trois années en post-doctorat dont deux au fin fond du Massachusetts. Ca parle de science (un peu) mais surtout du "petit monde" de la science. Et aussi, entre autres, de bouffe, de littérature, de musique, d'actualité, etc. Et de ma vie, pas moins intéressante que celle d'un autre.
J'ai récemment acheté une bouteille de vieux vin à Priscilla, plus parce que je trouvais l'idée de cadeau sympa et originale que parce que j'espérais vraiment me régaler. Cela dit, sait-on jamais?
L'idée, ainsi que l'endroit où acheter la bouteille, me sont venus à la lecture du blog Une femme des vins, qui comme un certain nombre de bons blogs, a deux défauts: il n'est pas assez mis à jour, et je ne le lis pas suffisamment.
La boutique en question se situe dans le 5ème arrondissement, sur la place de l'ancienne Ecole Polytechnique, où on trouve également Christophe.
Il s'agit de De Vinis Ilustribus, tenue par L. Michelin, et spécialisée dans les vieux millésimes.
Le premier contact (ou son absence) fut un peu douloureux, puisque, me déplaçant pendant ma pause déjeuner, après avoir vérifié que cela correspondait bien aux heures d'ouverture, j'arrivai devant la boutique pour trouver porte close avec un petit panneau écrit à la main "je reviens dans pas longtemps, vous pouvez me joindre au - suivait un numéro de portable tombant directement sur le répondeur-".
Mon sang désormais américanisé, donc habitué au fait que le client est quand même un peu roi ou en tout cas pas qu'un portefeuilles sur pattes qui ne doit pas trop la ramener *, ne fit qu'un tour, mais je décidai de repasser malgré tout, une fois calmé quelques heures plus tard.
Bien m'en a pris, puisque M. Michelin est en fait très gentil, commerçant, et ne compte pas son temps avec le client tout en étant de bon conseil. Soulignons aussi un très bon site web, plutôt joli, ergonomique et bien mis à jour, ce qui n'est toujours pas si fréquent dans le commerce "à la française".**
Pour des raisons que la décence et ma bonne éducation m'empêchent de préciser ici, je souhaitais acheter une bouteille de 1979.
Dans mon budget (la centaine d'euros maximum***), il y avait trois choix possibles: un Pomerol Château La Pointe, un Saint-Estèphe Les Ormes de Pez (le seul que je connaissais de nom et pour en avoir bu un millésime récent à l'Atelier Robuchon à NYC, à un prix prohibitif), et un Chassagne Montrachet Rodet.
Néophyte des vieux millésimes, je me suis dit qu'un Bordeaux, a priori plus "puissant", aurait gardé pour les sens débutants davantage de choses 15 ans après son "pic de forme" qu'un Bourgogne.
Je m'orientais plutôt vers les Ormes du Pez, mais M. Michelin me dit que la rive droite avait produit de meilleurs vins cette année là.
Donc va pour le Pomerol Château la Pointe 1979.
Nous l'avons ouvert récemment, accompagné pour le match la suite du repas d'un Château Lascombes, 2ème Cru Classé Margaux 2005.
J'avais trouvé cette bouteille rangée à la verticale dans un placard à vaisselle de mes parents qui ignoraient tout de son existence et de sa provenance (probablement ramenée par un ami riche ou un client de mon frangin et oubliée lors d'un dîner...) et, offensé de cette indifférente maltraitance envers une orpheline, l'avait donc recueillie chez moi.
Nous avons donc bu le Pomerol à l'apéro, en suivant les conseils de M. Michelin: remontée de la cave 24h avant, et laissée verticale pour permettre le dépôt. Ouverte au moment de la dégustation (les vins vieux ont des arômes fins qui ne supportent pas forcément bien le carafage).
Voici ce que dit la RVF dit du domaine la Pointe: "Cru de vieille réputation, il a fortement progressé depuis quelques millésimes. En revance, il faut se méfier des millésimes antérieurs à 89."
Bon, dommage, mais on va le boire quand même.
A l'oeil, belle couleur rubis tirant quelque peu sur l'ocre, translucide, qui trahit l'âge.
Au nez, il y a encore beaucoup de choses: les côtés "alcooleux" et "boisé" ont complètement disparu. C'est très compoté, fruits rouges confits (pour moi, confiture de groseille). C'est "gourmand", comme on dirait chez Top Chef.
En bouche, les mêmes tonalités se retrouvent, mais très légères. Les saveurs sont subtiles, s'estompent rapidement aussi, on sent que le vin est "past his prime" mais cela reste très agréable.
Quelques tranches de beaufort jeune pour accompagner s'avèrent déjà trop puissantes, la tarte aux poireaux (aux arômes très confits également, version revisitée d'après mes vagues souvenirs d'une recette de M. Rostang dans les Escapades de Petitrenaud) fera un meilleur accord, mais c'est seul que le vin se dégustera le mieux.
Une belle surprise, assez loin de ce que je m'imaginais (les arômes de "sous-bois" dont on parle souvent, souvent assez désagréables pour les non-initiés).
Nous avons enchaîné le Margaux, ouvert 3h avant mais pas carafé (my bad) avec un risotto aux cêpes, à base de ceux séchés ramenés de Florence (les champignons séchés sont, je trouve, un bon investissement car ils permettent de bien parfumer sauces pour pâtes ou risottos).
Voici ce qu'en dit la RVF: "Racheté par Colony Capital en 2001 - les philanthropes qui se sont occupés aussi du PSG avant les qataris, ndMix- un travail considérable a été accompli et le cru a retrouvé une forme de sérénité. Les vins affichent un caractère très moderne, richement boisé et parfois un peu extrait, mais ils évoluent bien".
2005 est censé être une grande année, mais la bouteille a été gardée dans des conditions déplorables, ce qui m'a poussé à l'ouvrir sans trop attendre.
Pour le coup, je suis assez d'accord avec la RVF (ils seront contents de le savoir).
La couleur est "pourpre profond", le nez très riche, très boisé.
A la bouche, la note vanillée très poussée et très caractéristique domine presque tout, je pense que c'est ce qu'ils appellent le "caractère très moderne et richement boisé".
Ca se boit bien, vu que ce n'est pas très compliqué à comprendre.
Ces vins sont à l'oenologie ce que le burger-frites est à la gastronomie (dans les deux cas, ça vient des américains): la sanctification du goût "adolescent", facile. Rien n'est sous-entendu, tout ce qui plaît est là, souligné à la truelle, et mélangé en grandes quantités pour procurer un plaisir immédiat et régressif.
Et on a beau en faire des versions à 50 euros plutôt qu'à 5, le fond du problème ne change pas.
C'est ce que je trouve un peu dommage dans ces vins: l'amateur pas trop éclairé que je suis ne verra pas beaucoup de différences entre un merlot californien ou un malbec argentin bien dans les canons du moment à 10$ et un vin comme celui-ci qui doit coûter pas loin de 100 euros.
C'est probablement ce qui plaît aux "buveurs d'étiquette": pas de surprises, même le risque d'en avoir une bonne. Mais le plaisir de pouvoir montrer qu'on a claqué un bras dans une bouteille (un peu comme la semaine russe à Courchevel, où les prix doublent pour leur permettre de payer plus cher que le voisin pour le même objet).
Cela fait quelques années que j'achète une ou deux caisses par an de bordeaux en primeur: je ne sais pas trop si je dois continuer, tant ce type de vins semble s'être répandu. Plus le temps passe, plus je me dis que Mondovino de Nossiter n'est sans doute pas si caricatural que ça...
Qu'en pensez-vous? Avez-vous des noms de domaines qui échappent encore à cette uniformisation du goût?
* et que donc, quand on est censé être ouvert, on ne ferme pas le rideau pour aller boire un canon avec un copain de passage ou Dieu sait quoi.
** le magasin organise également en son sein des dégustations de vieux vins de temps à autre, cela peut faire une bonne soirée... j'essaierai de m'en souvenir.
*** pour mes lecteurs de la France qui souffre et qui s'offusqueraient: ceci étant un cadeau, ce n'est pas le prix habituel que j'accepte de dépenser dans une bouteille... généralement j'aime bien en acheter au moins 3 (dans ce cas là moins de 100 euros les 3) ou une caisse (et alors la caisse doit valoir moins de 150 euros). Sur la cinquantaine de bouteilles en ma possession, une dizaine doit coûter une trentaine d'euros pièce.