Les pensées - j'ose le mot- diverses d'un jeune scientifique ayant obtenu un poste académique à l'Université, après presque trois années en post-doctorat dont deux au fin fond du Massachusetts. Ca parle de science (un peu) mais surtout du "petit monde" de la science. Et aussi, entre autres, de bouffe, de littérature, de musique, d'actualité, etc. Et de ma vie, pas moins intéressante que celle d'un autre.
J'ai très vaguement suivi hier, grâce aux tweets de @titechofie et @TotoroInParis et au lien radio de @b_abk6, les débats du comité national de la recherche scientifique (CoNRS) réuni en plénière pour discuter de la crise de l'emploi scientifique et de moyens d'actions éventuels (initiative qui me semblait aussi nécessaire que bien venue).
J'ai lu (via @lazette) le texte adopté par le comité et transmis au ministère.
C'est toujours une gageure de faire une synthèse rigoureuse et consensuelle d'une situation extrêmement complexe et de solutions potentiellement multiples.
Donc, first and foremost, je précise que je suis globalement d'accord sur le constat, sur la nécessité d'essayer de faire quelque chose (même si ma posture personnelle est plutôt celle d'un nihiliste).
Quant aux propositions, mon coeur balance*, voici rapidement pourquoi:
- le CoNRS demande la création de "plusieurs milliers de postes" dans la recherche publique. Le texte fait bien soin de mentionner ingénieurs et techniciens, mais bon, je crois qu'on pensait plus aux chercheurs et enseignants-chercheurs (c'est quand même principalement d'eux dont on parle quand on mentionne la pression de sélection et l'envol de l'âge des recrutés).
Plusieurs milliers de postes est un peu vague. Dans la suite, on lit "1% du CIR = 1000 postes". Je ne sais pas s'il y a eu un calcul un peu sérieux effectué, m'est avis que ça ressemble à du bon gros coin de table.
Démonstration: 1% du CIR ~ 50M€. 1 poste ~ 50k€ brut chargé/an.
Ca m'interpelle dans la mesure où cela suppose quand même que le montant actuel du CIR est "éternel" (parce qu'un poste permanent, c'est pas qu'un an, c'est 40). Même s'il est actuellement "sanctuarisé", cela me semble malgré tout une hypothèse forte. Mais soit.
Il faut quand même donner quelques chiffres: on diplôme en gros 10000 docteurs/an, toutes disciplines confondues.
Cette année, entre les postes MCF et CNRS, on est à 1700 recrutements de chercheurs et enseignants-chercheurs. Il faut rajouter les autres EPST (~100 à l'INSERM, 40 à l'INRA, ~20 à l'INRIA...) et on pourrait discuter de la pertinence de rajouter des EPIC, Pasteur etc. Il faudrait aussi probablement rajouter les postes d'ingénieurs de recherche qui ne concernent guère plus que des docteurs aujourd'hui.
Bon, en gros, on doit être à 2000 postes de docteurs dans la recherche publique**.
Comme je l'avais souligné, on devait être à pas loin de 2500 il y a moins de 5 ans (localisation du pic des départs en retraite des baby-boomers), ce qui confirme bien la préoccupation du CoNRS.
Cela dit, je ne suis pas complètement convaincu que le malfonctionnement de l'ESR ne soit que le fruit d'une pénurie de postes, finalement assez récente. Je suis par contre complètement persuadé qu'il y a des efforts importants de restructuration à faire: le CoNRS en parle, même si son exemple concernant les investissements d'avenir me semble très mineur vis-à-vis de ce qui devrait être fait dans le cadre d'un choc de simplification.
De plus, il n'est pas clair pour moi que le public doit absorber beaucoup plus de 25% des docteurs "produits"***.
Quelle est cette proportion à l'étranger, par exemple? Sous-entendre que le public doit absorber une très large partie des docteurs ne viendrait-il, dans un effet de balancier mal évalué, pas renforcer les "préjugés" du privé vis-à-vis de ces diplômés?
- Ce qui m'amène à mon deuxième point: un pote encore plus cynique (et probablement encore plus de mauvaise foi consciente) que moi, qui bosse dans une grosse boîte faisant pas mal de R&D (et d'aussi loin que je puisse juger, plutôt de la bonne), défendait un soir assez fortement le CIR.
Il m'expliquait notamment que si le CIR cessait, probablement qu'une bonne partie de l'activité recherche de sa boîte cesserait aussi, en tout cas en France.
On buvait des bières alors, même s'il suffit que l'un dise blanc pour que l'autre dise noir, on n'est pas allé très loin dans la discussion. Quoi qu'il en soit il me semble étonnant (je suis soit trop coco, soit trop libéral, je ne sais plus) qu'un groupe mondial ait besoin de subventions de l'Etat pour faire ce qu'elle devrait faire anyway. D'autant plus que, de ce que je m'étais laissé dire, le chercheur R&D français bossant en France était plutôt moins cher que dans pas mal d'autres pays développés (ce qui n'est pas le cas des ouvriers/techniciens: si les usines ferment, le "high tech" ne se porte pas si mal).
Alors, tous les "défauts" du CIR sont largement énumérés dans la communauté des chercheurs du public: son coût qui a fait quelque chose comme x30 en 10 ou 15 ans si je ne m'abuse, l'absence de contrôle sur l'utilisation des crédits ayant induit tout un business parallèle d'optimisation fiscale, de boîtes de conseils etc****, la relative complexité des mécanismes faisant qu'il finance largement plus les "gros groupes monopoles ronronnants qui n'ont pas besoin de ça" que les "petites start-ups qui font la vraie innovation", corrélation avec les indicateurs de l'innovation peu clairs...
Il y a néanmoins une contribution du CIR que je trouve intéressante et qui rejoint ce dont je parle plus haut: celle qui incite les entreprises à embaucher en CDI des jeunes docteurs (par jeune, on entend 1er CDI: ainsi, Priscilla a pu en bénéficier malgré quelques années de contrats post-doctoraux divers après sa thèse) en les finançant intégralement pendant 2 ans.
La encore, probablement que Total, Saint-Gobain, Michelin, et consorts, devraient pouvoir faire sans, mais ça me semble un très bon mécanisme pour les start-ups et PME.
Bref, le CIR mériterait probablement une remise en cause assez profonde, mais on y trouve des choses pas mal qui me semblent oeuvrer pour une revalorisation du doctorat en France et plus pertinentes que doubler les postes de MCF.
* Le texte manque de détails, donc je ne sais pas si je suis en désaccord ou en accord "masqué". Et puis, je suis en pleine réflexion avec moi-même, d'où l'écriture de ce billet, ça m'aide toujours.
** Il faut noter que pour les postes de MCF, 15% des recrutés sont étrangers. C'est plutôt autour d'1/3 au CNRS si ma mémoire est bonne.
*** Même si je simplifie en ne tenant pas compte de flux pluriannuels, mais bon, on fait ce qu'on peut.
**** "faire réparer la photocopieuse par le cir" est un cliché dont j'ignore la véracité, ne serait-ce que partielle, mais qui revient souvent.