Les pensées - j'ose le mot- diverses d'un jeune scientifique ayant obtenu un poste académique à l'Université, après presque trois années en post-doctorat dont deux au fin fond du Massachusetts. Ca parle de science (un peu) mais surtout du "petit monde" de la science. Et aussi, entre autres, de bouffe, de littérature, de musique, d'actualité, etc. Et de ma vie, pas moins intéressante que celle d'un autre.
Lors du lancement en grande pompe du nouveau logiciel de gestion des heures d'enseignement de l'établissement (usine à gaz qui permettra surtout de continuer à justifier que l'on paye 5 personnes pour vérifier le travail de la 6ème - ce n'est que mon opinion personnelle -), un personnage important nous a annoncé que le budget annuel de l'établissement concernant les heures complémentaires (liées à l'enseignement donc, puisque le but est de contrôler à l'heure près le service des personnels enseignants) était de l'ordre de 8 millions d'euros.
Ce chiffre me semble incroyable. D'autant plus après avoir fait un petit "calcul de coin de table" comme on m'a appris à le faire*.
Un enseignant chercheur doit assurer 192 heures "équivalent TD" (dites HED) annuelles dans le cadre de son service statutaire, soit 50% de son temps, le reste étant consacré à la recherche (travail annuel de 1607 heures, 1HED correspondant à 4,2 heures de travail d'après l'administration, soit 803h de travail pour 192HED). Tout ce qui est effectué en plus (en terme d'enseignement, pas en terme de recherche ou d'administratif) est facturé sous la forme d'heures complémentaires**.
L'heure de TD supplémentaire (que l'on appellera HC comme heure complémentaire) revient un peu plus de 40€ brut à l'enseignant-chercheur. Pour arrondir et faciliter le calcul, disons qu'elle coûte 80€ à l'établissement (ce qui est probablement surestimé)***.
Cela implique qu'il y a environ, par an, 100000HC au sein de l'établissement.
Dans le cadre de certaines formations (formations continues, stages ponctuels), l'établissement fait appel à des vacataires, conférenciers, professionnels extérieurs académiques ou industriels etc. D'après les chiffres que je connais, j'arrive à environ 5000HC, que je veux bien doubler parce que je ne connais pas tout.
De même, il y a environ 100 à 200 ingénieurs de recherche, d'études ou techniciens qui participent aux activités d'enseignement, et à qui je vais aussi compter pour simplifier le calcul 10000HC.
Cela laisse donc 80000HC pour les quelques 500 enseignants-chercheurs (EC) permanents (les ATER ne pouvant bénéficier du paiement d'HC) de l'établissement, ce qui conduit à une moyenne de plus de 150HC par enseignant-chercheur (!).
C'est loin d'être le cas dans mon département, qui n'est certes pas le plus surchargé d'enseignements, mais où la moyenne d'HC est, d'après les chiffres que j'ai vus, assez inférieure à 50HC par enseignant.
Alors quelques remarques: soit le chiffre est grossièrement gonflé pour une raison qui m'échappe, soit il est exact.
S'il est exact, soit j'ai fait une grave erreur d'approximation dans mon calcul et je serais heureux qu'on m'en fasse part (même un facteur 2 nous laisse presque 100HC par enseignant en moyenne, et je trouve toujours cela énorme), soit:
- il manque environ 400 EC dans un établissement qui fonctionne avec 500 EC.
- il y a un paquet d'EC qui doivent demander une dérogation (nécessaire si on veut/doit enseigner plus que deux fois son service, soit 384HED), si la moyenne par enseignant est déjà à plus de 150HC. Il me semble que ces dérogations doivent pourtant être exceptionnelles et validées par le "chef suprême" de l'établissement.
- Un EC assure en moyenne, dans l'établissement, presque le double d'enseignement de ce que son service statutaire prévoit. Autant dire que les 50% du temps initialement prévus pour la recherche ne sont qu'un doux rêve. So much for l'"excellence" scientifique et la qu'on nous assaisonne à toutes les sauces depuis quelques années dans le paysage français du supérieur et la priorité nationale donnée à la recherche.
- quitte à recruter des Enseignants-Chercheurs sur leur dossier scientifique pour ensuite les stériliser en recherche en leur faisant faire presque 2 fois plus de cours que prévu statutairement, autant recruter des Professeurs Agrégés (PRAG) payés pour effectuer 384 heures d'enseignement par an contre 192 pour un EC.
* Réflexe malheureusement étranger à tous les personnels administratifs, qui n'aiment rien tant que pinailler sur des gouttes d'eau quand ils gèrent un océan.
** le fait que les HC ne soient pas payées ou alors avec 1 an de retard et plusieurs mois de combat/menaces est une autre question dont je ne parlerai pas ici. Même si on vient de me verser 193€ alors qu'on m'en doit plus de 2000 et que donc j'ai un peu la rabia. On peut également lire ceci pour mesurer mon irritation.
*** le problème principal est là, il a été traité par d'autres (par exemple ici): un établissement, même s'il se plaint de payer des HC, a tout intérêt à fonctionner ainsi plutôt qu'à embaucher un EC permanent ou même temporaire. Dans mon statutaire, l'HED coûte 90€ brut à l'établissement, soit plus de deux fois plus que ce que lui coûte une HC (même pour un ATER sous-payé, l'HED coûte environ 60€ brut).