Les pensées - j'ose le mot- diverses d'un jeune scientifique ayant obtenu un poste académique à l'Université, après presque trois années en post-doctorat dont deux au fin fond du Massachusetts. Ca parle de science (un peu) mais surtout du "petit monde" de la science. Et aussi, entre autres, de bouffe, de littérature, de musique, d'actualité, etc. Et de ma vie, pas moins intéressante que celle d'un autre.
Autre nouveauté, les maîtres de conférence et les professeurs d'université seront évalués tous les quatre ans. Actuellement, ils ne le sont que lorsqu'ils demandent un changement de grade.
Catherine Rollot "
Je reste circonspect.
Comme je l'ai déjà dit ailleurs, il est vrai qu'il y a comme dans tous les troupeaux, des brebis galeuses dans celui des enseignants-chercheurs: à savoir des personnes qui ne publient quasiment rien, se contentent de faire plus ou moins consciencieusement leurs 192 heures d'enseignement puis généralement quelques tâches administratives que le directeur de labo leur a refilées (ou qu'ils ont choisi de faire pour occuper un peu leurs journées quand même et mettre du beurre dans les épinards).
Il semble, pourquoi pas, pertinent d'essayer de favoriser ceux qui font bien leur boulot au détriment des glandus.
Mais, car il y a un mais. Et même plusieurs.
- Le premier mais est d'ordre statistique. Mes données personnelles sont limitées, puisque je n'ai cotôyé qu'une trentaine d'enseignants-chercheurs dans les deux trois labos où j'ai travaillé, mais je ne suis toujours pas convaincu que la proportion de branleurs soit plus élevée dans notre corporation qu'ailleurs, que cet ailleurs soit privé ou public (je dirais en nombre, de l'ordre de 5 à 10%). J'ai également l'impression que cette proportion est relativement inaliénable, et que vouloir à tout prix la faire diminuer pompe beaucoup de temps et d'argent pour des résultats de l'ordre du pouième. Alors bon, peut-être y a-t-il plus urgent (comme dirait un de mes amis syndicaliste, la revalorisation des carrières par exemple).
- Le deuxième point contestable me semble la méthode: d'après l'article, la Ministre envisage une évaluation tous les quatre ans de ses enseignants-chercheurs, sur le mode de ce qui se fait pour l'HDR (habilitation à diriger des recherches) ou pour le passage Maître de conf' - Prof'. En gros, cela implique la rédaction d'un dossier compilant les résultats obtenus par le passé et donnant les grandes lignes des recherches à venir, le tout ensuite évalué par des spécialistes, et enfin une "audition" devant un jury (ces mêmes spécialistes).
La encore, ça me semble la fausse bonne idée: d'après mes collègues passés par là, ça demande un temps fou. Alors six mois de "perdus" (parce que faut pas se leurrer, pendant ce temps là la recherche avance pas toute seule) deux fois dans sa vie, ça va, mais tous les quatre ans, ça risque de devenir lourd. De plus, comme notre système se rapproche désormais du système américain, et que les chercheurs passent désormais la moitié de leur année qui n'est pas consacrée à l'enseignement à quémander des financements à droite, à gauche et même au milieu, cela les conduira à passer encore un peu plus de temps dans la paperasserie: la recherche n'avancera de nouveau pas toute seule, surtout avec la raréfaction de l'espèce "thesardus domesticus".
D'autre part, la recherche est un métier créatif. Comme tout métier créatif, la production n'est pas linéaire. Les chutes d'activité (mesurable par la publication d'articles et/ou le nombre de brevets et/ou le nombre de collaborations et d'étudiants etc) sont le plus souvent temporaires et peuvent avoir de nombreuses raisons: familiales (la recherche exigeant beaucoup de sueur, un chercheur moyen aura rarement son pic de créativité en même temps qu'il deviendra parent), personnelles (un chercheur peut souhaiter à un moment de sa carrière prendre du recul pour se consacrer à l'enseignement, à l'écriture d'ouvrages etc) ou simplement parce qu'on a suivi une mauvaise piste ou eu une mauvaise idée (2 ans de travail pour rien ou presque, c'est monnaie courante dans la recherche). Par contre, les temps caractéristiques associés à cette créativité sont relativement longs: la décade me semble une bonne échelle de temps pour évaluer l'activité d'un chercheur. Avec une évaluation tous les quatre ans, j'ai l'impression qu'un bon nombre de chercheurs auront à un moment donné une évaluation médiocre, puisque deux ans, voire même un an sans résultats plombe forcément le bilan.
Comme cette mauvaise évaluation se traduit par plus d'enseignements, plus d'administratif, cela implique moins de recherche: ainsi la perte de créativité qui n'était que temporaire devient permanente puisque de toute façon le chercheur n'a plus de temps à consacrer à la recherche. Bref, un "mauvais" chercheur sera quasiment condamné à le rester.
- Cette définition du "mauvais" chercheur m'amène à mon troisième et dernier point: en gros, grâce à cette réforme, les étudiants auront comme professeurs les rebuts du système, ceux dont la production est jugée insuffisante. Les stars, elles, pourront se consacrer à leurs expériences et faire monter les universités dans le classement de Shangaï. J'admets que la corrélation "bon" chercheur - "bon" enseignant est loin d'être évidente, mais avouez que cela ne donne pas une image très positive de l'idée que le gouvernement se fait de l'enseignement supérieur: une punition, réservée aux médiocres... Sans compter que la qualité de l'enseignement (même si elle est difficile à évaluer) n'est jamais prise en compte dans les évaluations actuelles pour le passage au grade de professeur et qu'a priori elle ne sera pas plus considérée dans la nouvelle réforme.