Les pensées - j'ose le mot- diverses d'un jeune scientifique ayant obtenu un poste académique à l'Université, après presque trois années en post-doctorat dont deux au fin fond du Massachusetts. Ca parle de science (un peu) mais surtout du "petit monde" de la science. Et aussi, entre autres, de bouffe, de littérature, de musique, d'actualité, etc. Et de ma vie, pas moins intéressante que celle d'un autre.
Quelques lectures récentes m'ont donné, modestement, à réfléchir.
- Huckleberry Finn, de Mark Twain.
Plusieurs choses me sont venues à l'esprit.
Je l'ai lu en "version originale": la langue utilisée est ici l'anglais parlé des milieux populaires (voire illétrés) du milieu du 19ème siècle dans la Bible Belt. Le tout retranscrit phonétiquement. C'est un peu dur au début, mais on s'habitue.
Généralement, ce genre de choses ne me plaît guère dans les romans français, car je trouve le procédé très artificiel: on imagine mal un enfant des rues écrire un livre de toute façon, donc à partir du moment où l'auteur demande à son lecteur d'assumer ceci comme une réalité, écrire dans un registre populaire ou argotique ne rend pas la chose plus crédible, au contraire même. Le postulat de départ qu'on finirait par oublier vous revient sans cesse devant les yeux - je pense par exemple à "la vie devant soi" de Gary-Ajar. L'autre solution consiste à faire comme si on avait une espèce de confession orale retranscrite par un narrateur-journaliste. La aussi le procédé est de toute façon artificiel.
Quoiqu'il en soit, ici, cela m'a moins gêné (ce qui ne veut pas dire que ça ne m'a pas gêné du tout), je ne sais pas vraiment pourquoi: est-ce le fait de lire dans une langue étrangère qui diminue mes aptitudes à analyser le style, ou qui le rend secondaire? Ou est-ce simplement suffisamment bien fait pour que ça passe plus inaperçu? Pour la deuxième hypothèse, il me faut souligner que les dialogues, fautes de grammaire et orthographe approximative inclus, me semblaient plutôt réalistes et ne donnaient pas l'impression de voir en arrière-plan l'écrivain chevronné qui s'applique à écrire peuple mais ne peut totalement s'empêcher d'employer des tournures soutenues.
A part ça, c'est un chouette roman d'aventures "à la Dumas", qui a visiblement inspiré Goscinny pour un certain nombre de Lucky Luke (en vrac, le Cavalier Blanc, l'Empereur Smith, voire même la Diligence...), malgré une fin un peu pénible placée sous le sceau du tête à claques Tom Sawyer.
L'autre chose que je souhaiterais souligner, c'est que la lecture et l'étude d'Huckleberry Finn à l'école sont aujourd'hui encore interdites dans un certain nombre d'Etats américains pour cause de "racisme", souligné par l'emploi du mot "nigger" (le "N word" comme on dit pudiquement ici). Ou comment le politiquement correct extrêmiste amène à des contresens ridicules: le mot "nigger" aussi méprisant qu'il soit, était le seul en usage à l'époque, et employé par les "niggers" eux-mêmes. Huckleberry Finn est une histoire d'amitié, ou comment un jeune pourtant non-éduqué parvient à aller au-delà d'un certain nombre de préjugés sociaux-culturels (et ils étaient plutôt nombreux à une époque où l'esclavage était encore en vigueur) pour libérer son ami "nigger". Certes, Huckleberry Finn est persuadé qu'il fait quelque chose qui le conduira directement en Enfer, qu'il vole "son nègre" à la propriétaire, et fait de temps à autre quelques remarques sur l'infériorité des nègres.
Mais "censurer" cet ouvrage (ou plus généralement tout livre en accord avec les idées de son temps, si nauséabondes soient-elles) me semble un déni de la réalité historique, un révisionnisme dangereux.
- Microfictions, de Régis Jauffret.
Un exercice de style, consistant en 500 histoires indépendantes de 2 pages chacune, écrites à la première personne. Je n'ai pas terminé (j'ai du lire environ 200 histoires). Jauffret écrit en préface "Je est tout le monde et n'importe qui". Dans ses microfictions, "Je" est surtout incestueux, meurtrier, pédophile, SM, parricide, violeur, maniaco-dépressif... On a peut-être la "tout le monde et n'importe qui", mais les proportions de tarés divers et variés me semblent légèrement surévaluées. Ok, rendre une histoire de deux pages intéressante si elle décrit un citoyen lambda vraiment lambda est une gageure. Mais je trouve qu'on tourne ici assez vite en rond.
D'autre part, j'avais mentionné que j'aimais bien les chapitres courts, les pauses dans le récit etc, notamment parce que mes plages de lectures étaient elles-mêmes généralement brêves. Le format des Microfictions avait donc tout pour me plaire. Eh bien, c'est un peu l'exception qui confirme la règle, ou plutôt la confrontation à un extrême insupportable. Je me suis souvent retrouvé, juste après avoir lu 5 ou 6 histoires, à tenter sans succès de me remémorer de quoi elles parlaient. C'est tellement bref qu'on termine avant d'avoir réussi à s'immerger, et on finit par lire ça sans y penser comme un compte-rendu de Lorient-Valenciennes dans l'Equipe (si tant est qu'on n'est ni Lorientais, ni Valenciennois). Je me suis ensuite dit que j'allais le lire par à coups, chose que je ne fais jamais, pendant mes "pauses" entre deux "vrais" livres, mais ça n'a pas fonctionné non plus.
J'ai laissé tomber.
- L'oeuvre posthume de Thomas Pilaster, d'Eric Chevillard.
Encore un exercice de style, plus à mon goût cette fois. La publication des oeuvres inédites d'un écrivain fictif récemment décédé, sous forme d'une anthologie réalisée par un second écrivain fictif, ami (ou pas) du précédent. Un procédé similaire, mêlant fiction et réalité, a notamment été utilisé par William Boyd dans les Nouvelles Confessions ou Nat Tate. C'est bien fait, distrayant et teinté d'un humour noir de bon aloi. De là à crier au génie... j'attendrai de lire d'autres ouvrages de Chevillard, apparemment très enclin à l'"expérimentation".
- Saturday, de Ian McEwan.
C'est un livre qui m'a assez profondément agacé. Vous en trouverez une critique positive ici.
McEwan est un écrivain que j'aime lire mais qui me laisse souvent un goût d'inachevé: ses histoires sont prenantes bien que manquant selon moi souvent de crédibilité. McEwan sait fort bien faire monter la tension, partir d'un évènement quasi-banal et le faire grossir, évoluer jusqu'à ce que tout dégénère. Généralement, je regrette un peu ses "twists" de fin, que je trouve téléphonés, "hollywoodiens". Souvent, McEwan suggère plusieurs pistes de conclusions possibles, et j'ai l'impression qu'il ne choisit pas la bonne...
En ce sens, Samedi m'a paru plus réussi qu'à l'accoutumée: l'action est plus resserrée, et le "twist" final (ou son absence) m'a semblé vraiment malin. Même si je reste toujours un peu dubitatif sur la crédibilité des évènements décrits.
Ce qui m'a énervé, ce sont plutôt les considérations politiques qui sous-tendent tout le roman, qui se passe (et a été écrit) juste avant le commencement de la guerre en Irak. Le personnage principal, Henry, qui apparaît comme le porte-parole de McEwan (il se peut que ça ne soit pas le cas mais les deux ont en commun d'être anglais, la cinquantaine, classe sociale aisée, cultivés...) ne cesse de trouver des arguments pro-guerre, tout en refusant d'ailleurs de reconnaître qu'il soutient l'invasion de l'Irak. Tous ces arguments apparaissent d'ailleurs aujourd'hui, à peine 5 ans plus tard, parfaitement obsolètes voire comiques: les armes de destruction massive, les américains qui vont ramener la paix et la démocratie dans le peuple irakien en le débarrassant d'un dictateur... Sous couvert de donner les deux points de vue, les opposants à la guerre sont présentés comme des pacifistes béats, qui ne comprennent rien au problème ou sont trahis par la fougue idéaliste de leur jeunesse, tandis qu'Henry, revenu de tout, boursouflé de la sagesse du vieux bourgeois, sait lui faire la part des choses et analyser objectivement la situation...
M'a fortement irrité également cette espèce de parano latente d'Henry, qui a tendance à voir tous les jeunes comme des drogués/dealers et tous les bronzés ou musulmans comme des voyoux voire des terroristes. Sans parler de ses craintes, quasi-obsesionnelles sur "un nouvel attentat" présenté comme quelque chose d'inévitable: avons-nous, français, été définitivement moins marqués par le 11 septembre que les anglo-saxons, ou est-ce autre chose? Toujours est-il que tous ces personnages, qui deux ans après les faits, semblent ne pas pouvoir passer une heure sans évoquer des attentats de fanatiques musulmans m'apparaissent bien loin du monde réel que je fréquente... Bref, au-delà des qualités intrinsèques du roman, tout cela m'a laissé un petit goût amer.
Je ne suis apparemment pas le seul, il y avait eu une polémique à ce sujet: http://www.newstatesman.com/200612110045, également relatée quelque part chez Pierre Assouline.
- My unwritten books, de Georges Steiner.
J'ai déjà évoqué ce livre ici.
Je l'avais mis sur ma "to buy list" suite à la lecture d'un article de, encore, Pierre Assouline, et parce que je trouvais le concept (parler des livres qu'il n'avait pas su, pas pu, ou au dernier moment pas voulu écrire, et en expliquer les raisons) potentiellement très intéressant.
J'ai eu au départ quelques réticences, notamment parce que je me disais que ses "unwritten books" auraient sûrement fait partie de mes "unread books": faut dire que le premier essai traitait du sinologue Needham, et le second d'un obscur écrivain italien rival et contemporain de Dante...
La suite s'est avérée plus intéressante: une réflexion sur le Judaïsme, un essai sur le rapport entre l'Amour, charnel ou spirituel, et les différents langages (Steiner parle quatre langues), une étude comparative des systèmes éducatifs anglais, français et américains. Les deux derniers essais, sur l'existence de Dieu et la condition étaient pas mal aussi mais un peu plus "mineurs", en tout cas pour moi.
Globalement, ça m'a donné à réfléchir, ce qui est après tout ce qu'on demande avant tout à des essais sociologiques ou philosophiques. Steiner construit fort bien ses raisonnements, vous amène là où il veut aller de façon progressive et pédagogue sans trop ramener sa science plus que nécessaire.
De ce point de vue là, c'était donc une lecture fort enrichissante, même si, comme à chaque fois que je lis des essais, j'oublie assez vite ce qu'ils racontent en détail et ce qu'ils m'ont évoqué. Sans doute une conséquence de la porosité sélective de mon cerveau, qui me permet par contre de connaître par coeur les paroles de dizaines de chansons aussi stimulantes spirituellement qu'un film de Michael Bay.
Mais tout de même, je souhaiterais formuler un reproche: en quelque sorte, dans ce livre, Steiner écrit les livres qu'il n'a pas écrits, puisque, un peu paradoxalement, il explique en détail ce qu'il aurait voulu écrire, une trentaine de pages à chaque fois. Certes, 30 pages ne font pas un livre, mais font tout de même un essai plutôt développé. Au contraire, les raisons qui l'ont amené à ne pas écrire ces livres, que j'attendais de voir détaillées, sont elles consignées dans les quatre ou cinq dernières lignes de chaque essai. A la rigueur, avec cette construction, j'aurais aimé un chapitre introductif ou conclusif s'attardant sur les mécanismes de la non-écriture et sur comment cette non-écriture forge elle aussi, malgré tout, autant que l'écriture, la personnalité de l'écrivain. Tout cela est évoqué dans une préface de dix lignes, qui, aussi intéressante qu'elle soit, m'a, je l'avoue, un peu laissé sur ma faim...