Les pensées - j'ose le mot- diverses d'un jeune scientifique ayant obtenu un poste académique à l'Université, après presque trois années en post-doctorat dont deux au fin fond du Massachusetts. Ca parle de science (un peu) mais surtout du "petit monde" de la science. Et aussi, entre autres, de bouffe, de littérature, de musique, d'actualité, etc. Et de ma vie, pas moins intéressante que celle d'un autre.
J'ai coutume de dire que, plus que le succes critique ou commercial immédiat, le véritable juge de paix de la qualité d'une oeuvre est le Temps (ou l'Histoire si vous préférez). Seule la postérité permet d'accorder les adjectifs génial, majeur, révolutionnaire et autres superlatifs au mot art. Et de lui mettre une majuscule.
Généralement, cela se produit lorsque succes critique et populaire finissent par coincider. La durée est donc variable, le phénomene peut etre quasi-immédiat (Victor Hugo), post-mortem (Van Gogh) ou bien ne jamais arriver (qui se souvient des peintures d'Adolf Hitler, hein?).
Il existe quelques exceptions a cet axiome de la postérité: je soupçonne qu'Ulysse de Joyce, joyau du courant de conscience, n'a jamais eu de succes populaire majeur. Probablement que meme les universitaires qui en parlent le plus ne se le sont pas tous farci. Des exemples de succes commercial sans succes critiques, lorsqu'ils sont étendus sur plus d'une génération, sont plus difficiles a trouver. La plupart des critiques, qui ont oublié d'etre cons, peuvent concevoir que quelques millions de blaireaux, moutondepanurgisme aigü, puissent se ruer tous en meme temps sur la meme fiente: les exemples actuels sont nombreux, de Harry Potter en passant par Da Vinci Code ou encore Christophe Maé. Cependant, quand la popularité ne se dément pas au fil des décennies voire des siecles, la Critique finit par se dire que, peut-etre, elle a raté quelque chose de majeur, et révise son jugement. Bref, en quelque sorte, l'application artistique du "you can fool some people some times, but you can't fool all the people all the time".
Je souhaite ici évoquer une exception plus rare: ou quand le succes critique et populaire d'un livre me semble incompréhensible. J'ai lu récemment "Au coeur des ténebres" de Conrad. Conrad, anglais d'origine polonaise, est l'un des écrivains majeurs du début du 20eme siecle, qui a influencé d'autres grands auteurs tels que Graham Greene ou Ernest Hemingway, et a popularisé le roman d'aventures ainsi que des héros plus sombres qu'a l'accoutumée.
Au coeur des tenebres est sans conteste sa nouvelle la plus célebre, qui a notamment inspiré Coppola pour Apocalypse Now ou encore Iron Maiden dans une chanson éponyme de l'album X-Factor. Avouez que ce n'est pas rien.
Eh bien, parlons cru parlons vrai, je dois dire que j'ai trouvé ça tout bonnement a chier par terre.
Il ne se passe rien pendant 130 pages sur 150 (un marin arrive au Congo puis descend le fleuve sur un bateau). A la fin ils tombent sur un vieux fou, Kurtz, en train de crever, qui regne en tyran sur une tribu locale. Le tout est décrit dans un style, a la traduction tout au moins, alambiqué et pénible (apres tout, des fois, quand c'est bien écrit, on peut tolérer qu'il ne se passe rien), avec des relents de colonialisme classiques pour l'époque. Je ne comprends pas que le personnage de Kurtz ait marqué tellement de gens estimables, étant donné qu'on ne le voit que dans les dix dernieres pages du livre, qu'il est a l'article de la mort et gateux. Quelques anecdotes éparpillées ci et la sont censées foutre les jetons en rendant la noirceur de son ame, mais bon, 100 ans apres, c'est un peu comme regarder l'Exorciste ou Orange Mécanique (deux autres exemples d'oeuvres cultes qui selon moi n'auraient pas du passer le cap du temps...): en trois mots comme en mille, ça a vieilli. Plutot mal. *
Donc, cette exception personnelle a ce jugement non moins personnel le confirme-t-il ou au contraire dois-je revoir mon schéma de pensée? Le doute me taraude.
Il a tendance a disparaitre quand, par exemple, je m'aperçois que Christine Angot racontant ses fornications avec Doc Gynéco ("d'accord mais attention, te trompe pas de trou") dans un style illisible plus plat qu'une sole passée sous un 33 tonnes ("J'ai besoin de l'amour. J'ai besoin de voir quelqu'un de près pris par l'amour, quelqu'un de près mû par l'amour, heureusement encore que j'inspire l'amour. Que ça m'est arrivé dans ma vie d'inspirer l'amour. Mais vraiment l'amour. Heureusement encore. Sinon je ne saurais toujours pas ce que c'est que l'amour. Je sais, je le vois, je le vois, c'est beau, et j'aime passionnément celui que je vois aimer parce que c'est si beau, si beau, si mystérieux. Alors ne pars pas, par pitié ne pars pas, mon objet précieux, mon amour.Tu me retires tout si tu t'en vas. Ne pars pas mon petit objet précieux, je t'en prie. C'est si beau, si beau, si beau. Moi qui ne savais pas ce que c'était tu m'apportes un si joli cadeau. Mon amour. C'est si beau, tu m'apportes un si joli cadeau." Ca dure 200 pages, n'en jetez plus), Christine Angot donc, va encore avoir un best-seller a son actif et vit sans doute tres confortablement de son absence totale de talent.
Apres tout, peut-etre inscrira-t-elle son nom dans l'Histoire comme l'un des pionniers d'une nouvelle race d'écrivains n'ayant rien a dire et par-dessus le marché ne sachant pas écrire. C'est vrai que c'est a la mode. Mais cela passera-t-il le cap du temps?
Comme la "culture" est désormais un bien de consommation jetable, on peut espérer que non: on ne se souvient déja plus du groupe a la mode d'il y a six mois, mince comment ils s'appelaient déja avec leurs meches et leurs jeans slims? Alors, Angot dans cent ans, vous pensez... D'un autre coté, depuis les conneries a la Duchamp du type tout est art, et encore plus a l'heure de la télé-réalité et d'Internet ou l'on se sent presque tous obligés d'avoir un avis qu'on estime pertinent sur des sujets qui nous sont pourtant aussi familiers que la fondue savoyarde a un texan, la norme n'est plus d'avoir du talent pour faire une carriere artistique. On peut donc craindre le pire: dans l'immonde tas de semi-vedettes médiatiques actuelles, il y a peut-etre un futur panthéonisé.
En attendant, tous les aigris dans mon genre n'ont rien d'autre que se foutre de la gueule d'Angot et autres Ana Gavalda pour supporter leurs propres échecs. Ca change rien et c'est pas vraiment beau joueur mais ça soulage.
* J'ai une petite explication a ce succes: le titre, lui, est frappant, est plus encore en anglais (Heart of Darkness). On imagine tout de suite de quoi ça va parler, i.e. la noirceur potentielle de l'ame humaine. On n'oublie pas ce titre, meme sans avoir lu la nouvelle, et mieux encore, meme apres l'avoir lue. Bref, tout serait dans le titre. Un peu court jeune homme?