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  • : Les pensées - j'ose le mot- diverses d'un jeune scientifique ayant obtenu un poste académique à l'Université, après presque trois années en post-doctorat dont deux au fin fond du Massachusetts. Ca parle de science (un peu) mais surtout du "petit monde" de la science. Et aussi, entre autres, de bouffe, de littérature, de musique, d'actualité, etc. Et de ma vie, pas moins intéressante que celle d'un autre.
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7 novembre 2011 1 07 /11 /novembre /2011 13:50

Question probablement aussi vieille que l'association critique - artiste/artisan, relation humaine un peu équivalente au couple rémora - requin blanc. Question qui m'a déjà parfois tarabusté.

 

On peut s'en tirer simplement en décrétant qu'un critique n'est qu'un artiste frustré et est donc médiocre par nature, mais il n'y a sans doute guère que les artistes eux-mêmes médiocres qui y croient vraiment.

 

Certains considèrent probablement que nous sommes tous critiques en puissance, et qu'une position argumentée (ou pas, d'ailleurs) en vaut une autre. C'est tentant, mais un poil simpliste: la multiplication de sites d'"avis" en tous genres sur Internet montre les dérives potentielles d'une telle conception. L'avis du médecin est remis en cause par celui qui a lu doctissimo, l'analyse du sociologue remise en cause par le citoyen plein de bon sens, les travaux du climatologue contestés par Claude Allègre entre la poire et le fromage, etc.

Et puis, si l'avis de mon voisin de palier est de toute façon aussi pertinent que celui du critique professionnel, l'existence même d'une telle corporation devrait être remise en question, non?

 

Si ce n'est pas (encore tout à fait) le cas, c'est peut-être parce que le bon critique est quand même celui qui s'y connaît un peu, qui a une expertise dans le domaine? Qui maîtrise son sujet pour l'avoir pratiqué ou au moins étudié?

Pas sûr non plus: voyez Sainte-Beuve, écrivain (certes apparemment assez médiocre) et critique. Il méprisait Balzac, Stendhal, et encensait bon nombre d'auteurs dont tout le monde a depuis oublié l'existence. Cela est sans doute un peu court pour juger de sa qualité de critique, mais disons que ses goûts n'ont pas été ceux que la postérité a retenu, ce qui, quelque part, la fout un peu mal.

Dans un autre registre, je pourrais citer Claude Onesta, entraîneur de l'équipe de France de handball:  

"Je suis dégoûté par ces anciens joueurs qui n’ont eu ni le courage ni la capacité de devenir des entraîneurs ou des dirigeants. Il y a des spécialistes dans le sud-ouest, les Dugarry et Lizarazu qui sont devenus les experts en coups de scie. J’aurais aimé un jour que ces personnes s’essaient dans l’aventure du managérat pour qu’ils réalisent que ce n’est pas aussi simple qu’ils le disent."

De plus, où placer le curseur de la connaissance: pour parler bouffe, faut-il aimer fréquenter les restaurants, pratiquer la cuisine en amateur, cuisiner uniquement les meilleurs produits, avoir fait une école hôtelière, avoir travaillé chez un étoilé, être soi-même un étoilé?

On peut aussi peut-être reprocher aux vrais "spécialistes" d'être parfois trop dans l'analyse, et pas assez dans le ressenti "instinctif". Une bonne compréhension de la forme n'est pas forcément nécessaire à l'appréciation du fond d'une oeuvre.   Et penser que la critique "par les germanopratins pour les germanopratins" atteint vite ses limites (comme l'auto-sexualité).

 

Plus récemment, depuis l'explosion des so-called "réseaux sociaux", s'est développée une forme de critique basée avant tout sur la "réactivité". Peu importe d'avoir aimé ou pas, peu importe même d'avoir des choses pertinentes à raconter, le tout est d'être le premier à en causer, des fois que ça devienne à la mode. Un côté mécénat/parieur, mais sans les risques (un "buzz" au milieu de moult tentatives restées lettres mortes, et vous êtes catalogué dénicheur de talents).

C'est très très à la mode dans la critique gastronomique, à tel point qu'aujourd'hui, on parle du "nouveau resto que vous allez m'en dire des nouvelles" trois mois avant l'ouverture, histoire d'assurer le coup.

Cela peut présenter un intérêt, mais à mon humble avis, maîtriser la comm' et l'entregent n'est ni une condition nécessaire, ni suffisante. Il y a encore des gens qui ne choisissent pas ce qu'ils lisent ou où ils vont bouffer à un instant t parce que tout le monde en parle. 

 

Une condition qu'on peut penser nécessaire, à défaut de suffisante, est une certaine indépendance: peut-on être objectif quand on est dans l'affectif? Peut-on mordre sans arrière-pensée la main qui vous nourrit plus ou moins directement?

Des exemples récents montrent que c'est parfois difficile.

Des critiques gastronomiques "à l'ancienne" nous expliquent que ne jamais payer une note de restaurant et claquer dans le dos la majorité des chefs n'empêche pas la probité. Ok, mais on peut aussi douter que l'expérience ait quoi que ce soit de commun avec celle du client lambda. Et les justifications des uns et des autres (professionnels) me laissent, moi aussi, un peu sceptique.

Payer son addition ou éviter de partir en vacances avec l'écrivain dont on critique le dernier opus n'est pas synonyme de pertinence, mais je trouve ça plutôt mieux.

Dans quelle mesure cela reste possible dès que l'on exerce professionnellement (ne serait-ce qu'à cause de contraintes imposées par l'employeur), reste probablement une question épineuse... Mais dans tous les cas, un peu d'honnêteté ne fait pas de mal, et j'apprécie toujours quand on me dit qu'on n'a pas payé, qu'on a eu droit à un traitement de faveur, ou qu'on s'est arsouillé la veille avec l'artiste dont on parle.

 

Récemment, un journaliste me disait qu'un bon critique gastronomique, c'est un "palais". Sachant que seul le palais en question peut vraiment savoir qu'il en est un, ça laisse songeur. Je sais que je suis un bon critique, ergo je suis un bon critique. Et dire qu'on attaque les scientifiques pour le "peer-review": être évalué par soi-même c'est encore mieux que par ses pairs...

 

Autre question: de quoi doit-on parler pour être un bon critique? De ce qu'on a aimé uniquement (on peut espérer qu'il y ait suffisamment de matière)? N'étant pas du monde des Bisounours, je ne pense pas que cela soit nécessaire. Mais alors faut-il se laisser aller au dézinguage facile teinté de mauvaise foi, parce que c'est amusant et que la plume y est souvent moins terne?* Ou avoir une approche pédagogique, expliquer clairement les raisons d'un désamour, tout en, peut-être, donnant aux autres l'envie de s'y intéresser malgré tout: plus difficile, mais probablement plus enrichissant pour tout le monde. 

 

Bref. Voila plusieurs siècles que l'Humanité s'interroge sur une question aussi épineuse que fondamentalement inutile et étonnamment, je me trouve incapable d'apporter une réponse satisfaisante: comme la critique même, la notion de "bon critique" reste sans doute malheureusement très subjective. 

Alors, quelques exemples personnels: comme je l'ai déjà souligné, j'apprécie beaucoup, dans ce rôle, David Lodge, qui m'a appris quelques rudiments de théorie et d'histoire littéraire en évoquant des auteurs variés dont certains n'étaient probablement pas spécialement sa tasse de thé, a su me faire réfléchir sur des sujets auxquels je n'avais jamais pensés, et m'a fait connaître plusieurs écrivains anglo-saxons devenus majeurs pour moi (Martin Amis, entre autres).

Moins cérébral, j'ai bien aimé aussi les écrits de Nick Hornby dans The Believer, grâce auxquels j'ai découvert Mark Salzman.  

En littérature française, j'essaie de me maintenir à niveau grâce au blog de Pierre Assouline, que je fréquente moins maintenant, qui m'énervait parfois à l'époque, mais qui est globalement d'un bon niveau culturel et dont on sent bien, à mon sens, l'amour pour les lettres. 

Dans le cas des lettres, je privilégie donc plutôt les critiques écrivains, ou écrivains critiques, dont la double casquette apporte un éclairage à mon goût souvent pertinent.     

Dans les autres domaines auxquels je m'intéresse, moins de noms me viennent spontanément, mais j'apprécie généralement ceux qui valorisent la fonction de "passeur", qui m'apprennent des choses nouvelles ou font carburer mes neurones. Le cas de la gastronomie est un peu particulier, où le récit factuel d'une expérience peut, s'il est bien fait, avoir son intérêt (alors que si un critique de cinéma vous pond comme critique un basique résumé du film, vous allez vous sentir lésé).   

 

 

Peut-être est-il plus simple finalement de répondre à la question: qu'est-ce qu'un mauvais critique?

 

Si nous prenons l'exemple de la critique gastronomique professionnelle (ou de son pendant "amateur wannabe"), c'est assez facile:

- les "followers". Ceux qui se précipitent dans les adresses le plus vite possible dès le premier bruissement, sans être jamais les premiers. Contribuant à un "on ne prête qu'aux riches" critique, qui fait que pendant trois mois, on ne parle plus que d'un seul resto (parisien) sur tout le web. 

- les "leaders" qui, pour le rester, finissent par prendre quelques libertés avec la "déontologie" ou un peu le public pour des abrutis.

- ceux qui se regardent écrire. Suivant la mode de François Simon, il est de bon ton pour certains de ne jamais vraiment savoir ce qu'ils pensent d'une adresse, la critique étant avant tout un moyen de se prendre pour le Victor Hugo de la tête de veau (François Simon, quoique parfois horripilant, a le mérite de, pour de vrai, généralement pas trop mal écrire, d'être souvent en avance sur les adresses à la mode, et de suivre à peu près son propre agenda).

- ceux qui, visiblement, ne connaissent rien à la bouffe. Muni d'une licence de journalisme, ils se sont retrouvés chroniqueurs gastronomiques comme ils auraient pu être affectés aux vols de sacs à main. Ils affectionnent les expressions passe-partout de type "les saveurs explosent en bouche" et autres "merveilleuse alliance des goûts et des textures". Les moins ineptes rajoutent un vernis de culture (maîtrise des producteurs les plus connus - typiquement Desnoyers, Bordier, Poujauran, Thiébault - des trois étoiles français, et des figures de proue de la bistronomie), les autres pensent que Mouton-Cadet est un bon vin, et traitent sur le même mode l'Astrance et la crêperie de la rue d'Odessa. 

- ceux qui semblent parler de restaurants choisis totalement au hasard: certes, un peu de diversité ne nuit pas (voir plus haut), mais avec 11000 restaurants à Paris, la critique du boui-boui de quartier PMU ou du énième "bistrot-brasserie" à carte interchangeable type tartare-frites salade landaise et vins richard ne m'intéresse a priori pas vraiment.

- ceux qui, bien qu'ils s'en défendent, n'aiment de fait qu'un seul type d'adresse et contribuent à l'uniformisation de l'offre. 

- ceux qui clament un peu trop fort leur indépendance quand ils claquent la bise à la moitié des chefs de Paris et passent leurs soirées à des dîners de presse.

- ceux dont les critiques sont un vaste annuaire sans valeur ajoutée, sans avis même parfois: à quoi bon chroniquer 5000 restaurants sur les 11000 parisiens, quand le lecteur moyen va, j'imagine, entre 5 et 20 fois par an au resto?

- ceux qui, au contraire, à l'américaine (leur amour des "stats", probablement), veulent croire ou faire croire à un système de notation infaillible et purement objectif, notant au dixième de point des restos ou des pinards. Ou se drapent dans leurs connaissances pour se poser en censeurs définitifs (oui mais moi j'ai bouffé des ramens à Tokyo pendant 3 semaines alors tare ta gueule). 

...

 

(un petit billet de Doc aborde, en partie, aussi la question).

 

 

* Je pratique, mais je ne suis pas payé pour le faire...

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Published by mixlamalice - dans Autour de la gastronomie
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commentaires

Chrisos 22/03/2012 22:40


Un médecin peut bien sur se tromper, mais il a suivi une vraie formation, des stages, et tout cela a été, en principe validé. Lire Doctissimo (qui contient quelques infos intéressantes) ne rend
pas médecin.


La sociologie, et toutes les sciences humaines et sociales ne sont pas des sciences (quand on se dit qu'à une époque la science, c'était la terre plate et Adam et Eve...), donc tout peut se
discuter. La théorie la plus cohérente/plausible/acceptable aura plus de poids.


Allègre et le climat, c'est comme ceux qui prétendent que le Onze Septembre est une machination américaine ; chacun raconte ce qu'il veut.


Idem pour les restos. Il faudrait différencier les types d'informations :


-objectif, purement factuel : coordonnées, jours et date d'ouverture, histoire du lieu, parcours vérifié du chef et des autres membres de l'équipe (formation, expériences précédentes, en
précisant les rôles : second d'Alain Passard, ce n'est pas pareil que chef d ela plonge). Nombre de places, décorateur, origine du mobilier. Prix, quantités servies...
-Subjectif niveau 1 : équivalent de ce qu'il y a dans le dossier de presse, i.e. une enjolivation de ces faits objectifs, une présentation sélective, sous un bon angle des choses (ne pas dire que
le chef est chef parce qu'il s'est fait virer de 5 établissements scolaires, ou parce qu'il était nul en maths, mais dire qu'il a toujours rêvé de faire ça depuis tout petit). On peut également
parler de la cuisine, des plats, des produtis, inspirations...
-Subjectif niveau 2 : analyse "soi disant objective", comparaisons, disons que l'on essaie de retranscrire les choses "cliniquement". Il faudrait une grille pour être homogène d'une adresse à
l'autre, et être capable de tout re-étalloner
-Subjectif niveau 3 : ressentis du critique/chroniqueur, commentaires composés, critique poussée de ce qui a été présenté en Subjectif niveau 1.
-Subjectif niveau 4 : conclusions à partir de tout ce qui a précédé pour répondre aux points essentiels : réalisation et expérience en ligne avec les objectifs/les idéaux mis en place en
Subjectif niveau 1 // réel intérêt de l'adresse pour d'autres gourmands/gourmets.


Beaucoup d'acteurs de la critique/chronique gastro s'arrêtent, hélas, si l'on regarde la valeur ajoutée,  au niveau "purement factuel". C'est souvent le cas de Pudlo, que je vois
essentiellement comme une bonne source pour savoir ce qui est nouveau, ce qui a changé...


 


 

mixlamalice 23/03/2012 10:13



Du coup, le terme de "journaliste gastronomique" m'est toujours un peu étranger... communiquer le factuel, en ce qui concerne un restaurant, n'est quand même pas le résultat d'un travail
d'investigation bien complexe (il suffit généralement de passer devant, d'appeler, ou d'aller sur Internet).


Je peux apprécier les portraits de chefs ou interviews, les tentatives d'"explication" du concept ou de la "philosophie" d'un chef (mots un peu forts, faut pas pousser mémé), voire certains
détails techniques (sur la conception des plats, mais aussi sur comment vit une brigade). Mais dans ce cas là, le journaliste ne doit pas en même temps être critique, ou alors on retombe dans le
système des chroniqueurs politiques bien lisses qui connaissent le 06 et tapent dans le dos des politiciens avant de leur servir la soupe à la télé ou à la radio en faisant croire qu'ils sont
indépendants.


 


Après, le "ressenti" d'une expérience peut être intéressant ou en tout cas agréable à lire, mais dans la plupart des cas, ça n'est guère qu'un avis comme un autre. Quelle est la légitimité de
François Simon pour que sa "vision" ait plus d'importance que celle de n'importe quel autre pékin moyen qui va au resto? Il "s'y connait" probablement un peu plus que le dit pékin moyen, mais
probablement pas beaucoup plus que l'"amateur éclairé"...


 


Cela dit, je me demande aussi souvent quel est l'apport réel des journalistes sportifs (et c'est un lecteur de l'Equipe qui parle): je n'ai pas l'impression que la plupart des gars connaissent le
sport beaucoup mieux que moi, ils n'écrivent pas très bien, et en terme d'investigation, la blessure au tendon d'achille de machin ou la prise de poids de Gignac, c'est léger...



docadn 07/11/2011 22:33



Salut Mix,


Pertinente analyse sur d'inombrables et mystérieuses interrogations qui me traversent régulièrement l'esprit dans ce domaine !! On pourrait allègrement conclure sur un microcosme simple et
radical ou l'égo de certains dispute la soif de "reconnaissance" absolue d'aspirants critiques gastro... Le plus marrant, c'est que dans le vin, la notion de prescripteur existe aussi avec un
accès aussi disputé et pas moins égocentrique, au-delà d'un talent parfois reconnu et d'un "palais souvent respecté" !! Je resterai toujours fasciné par l'assurance infaillible de certains
"penseurs culinaires" persuadés de leur "destin à faire connaître les talents de demain", qui pour cela sont prêts à écrire du grand n'importe quoi (Cf les travaux du resto de demain !!!)...


PS : Merci pour le lien thématique



mixlamalice 07/11/2011 23:11



Salut Doc, 


L'idée de ce post me trottait dans la tête, mais les exemples de ton billet étaient assez pertinents et ont pu m'inspirer...


Je ne connais pas trop les leaders d'opinion dans le vin, à part Parker (et M. Rolland son "âme damnée"). Mais il semble effectivement avoir le goût et les idées bien arrêtées... J'imagine qu'il
a ses équivalents dans le "vin nature".


Pour l'inspecteur des travaux pas finis, il a je pense du goût, des connaissances théoriques et pratiques, etc, bref tout pour faire un bon critique. Manque un brin d'éclectisme (ras-le-bol des
tables interchangeables), peut-être un peu de modestie et de retenue aussi pour ne pas écrire n'importe quoi. En somme un peu moins d'ego, comme tu dis...